Côte d’Ivoire: "Les établissements jugés médiocres ont intérêt à remonter la pente"

Côte d’Ivoire: Pr Abou Karamoko, président du Comité de pilotage – "Les établissements jugés médiocres ont intérêt à remonter la pente"

Quel commentaire faites-vous des résultats de la deuxième édition du classement des établissements d’enseignement supérieur et universités privés qui vient d’avoir lieu?

D’abord, je voudrais remercier le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, pour deux raisons fondamentales. La première, c’est d’avoir pensé à faire ce que personne n’a osé faire auparavant, c’est-à-dire opérer une évaluation et un classement des établissements d’enseignement supérieur privés ; non pas pour chercher des poux dans les cheveux des fondateurs, mais plutôt pour rechercher la qualité. La deuxième, c’est d’avoir tenu parole. Lorsque nous l’avons fait pour la première fois en 2006, il avait dit que cette évaluation allait se faire chaque année. Et il a tenu parole.

Une autre satisfaction pour moi, c’est que les écoles qui ont été évaluées nous permettent de voir un peu ce qui se passe réellement dans la maison. L’année dernière, sur 102 établissements, seulement 50 avaient été élus. Cette année, sur 145 établissements évalués, 95 ont été classés. Le reste (46) a été déclaré non classé.

Pour la première fois, les universités privées ont, elles aussi, été évaluées

Effectivement. 14 universités privées ont été évaluées et 9 ont été classées et 5 non classées.

Quel bilan peut-on faire de l’opération?

C’est pour les grandes écoles qu’on peut faire un bilan, puisque nous en sommes à la deuxième édition. L’an dernier, sur 102 établissements, 50 ont été bien classés. Cette année, sur les 95 qui ont été classés, 74 ont eu au moins 10 de moyenne. Cela veut dire qu’il y a 21 établissements « seulement » qui sont déclarés mauvais. Comparativement à la première édition, on peut donc être satisfait. Les uns et les autres ont compris que la première opération n’était pas du bluff puisqu’on l’a reconduite cette année. Ceux qui étaient bien classés ont cherché à se maintenir à leurs rangs et ceux qui étaient mal classés ont essayé de remonter la pente. Ce que nous recherchons, c’est d’aller vers la qualité. Et cette qualité, nous ne pouvons l’obtenir qu’en mettant la pression sur les uns et les autres, en leur faisant comprendre qu’à partir du moment où l’Etat leur a légué un aspect de son pouvoir régalien, que constitue l’éducation, ils ont intérêt à prendre la chose au sérieux.

Comment prend-on part à cette évaluation? Le ministère décide-t-il d’autorité d’évaluer tous les établissements ou faut-il, au contraire, faire acte de candidature?

Tous les établissements d’enseignement supérieur privés sont systématiquement concernés par l’évaluation : grandes écoles et universités. Ils n’ont pas le choix. Personne ne doit passer entre les mailles du filet.

D’où vient donc ce gap qu’on constate au niveau du nombre de l’année dernière et celui de cette année?

La différence vient du fait que les établissements sont jugés sur deux années de formation au BTS. Outre le passage en classe supérieure qui est noté sur 1 point, il y a les résultats au BTS. Dans ce que nous appelons « rendement interne et externe » dans la grille de notation, figurent en bonne place les résultats au BTS qui comptent pour 6 points sur 15 au niveau de cette rubrique. Si un établissement vient d’obtenir son arrêté de création et autorisation d’ouverture et qu’il ne remplit pas les deux années pleines de formation au BTS, n’a pas sorti une première promotion au moment où l’évaluation a lieu, il ne peut pas être pris en compte.

La présence de maquis et débits de boissons à l’entour des établissements est-elle sanctionnée?

Dans l’environnement externe, ce sont les maquis, les débits de boisson qui sont visés. Si les rapports font état de ce que votre environnement externe est bruyant, vous avez 0; on ne transige pas là-dessus. S’il se trouve aussi que votre environnement est sale, vous l’apprendrez à vos dépens.

Nous tenons compte aussi de l’architecture générale (comment le bâtiment se présente, l’administration -bureaux du fondateur du directeur des études, directeur général, éducateurs ). Il y a un minimum qu’un établissement doit avoir. Les salles de classes doivent être adaptées au nombre d’étudiants. Si vous avez 1000 étudiants et que vous n’avez que 4 salles de classe, il y a un problème

Nombre d’établissements ont, semble-t-il, buté sur une exigence assez particulière: le tutorat. Qu’est-ce que c’est?

C’est une gestion à la fois pédagogique et psychologique des étudiants. Dans certains établissements, cette fonction est dévolue au directeur des études alors que c’est quelque chose de bien précis. C’est toute une organisation. Le tutorat doit avoir ses locaux, ses bureaux, ses responsables qui reçoivent au quotidien les étudiants, discutent avec eux, les orientent, trouvent des solutions à leurs problèmes Ils ont une fonction d’assistant social, conseiller, pédagogue, psychologue Quand on constate que c’est l’infirmier qui joue ce rôle, cela veut dire que quelque chose ne va pas

Combien y a-t-il d’établissements qui répondent à ce critère?

Il y en a une trentaine.

Les charges sociales et la déclaration du personnel à la Caisse nationale de prévoyance sociale sont parmi les facteurs d’appréciation. Pourquoi?

Tout travailleur a le droit d’être déclaré à la CNPS sinon son avenir, du point de vue de sa pension de retraite, est complètement compromis. Nous ne pouvons pas tolérer que les travailleurs de ce pays travaillent sans pouvoir bénéficier de la pension de retraite. La retraite n’est pas un mouroir, c’est bien au contraire, un moment de repos pour jouir de son travail.

L’attestation de régularité fiscale, délivrée tous les deux mois, est le gage que l’établissement est en règle vis-à-vis de l’Etat au point de vue fiscal. Il y en a qui ont présenté des attestations qui datent de 2005. Au-delà, nous veillons aussi au respect des contrats de vacation. Tout contrat avec des vacataires doit être respecté et les salaires conformes à la convention collective. Le travailleur doit être payé tous les mois, au plus tard le 8. Non seulement il ne doit pas avoir d’arriérés, mais les salaires doivent être payés dans le délai défini par la loi. Cette rubrique vaut 12 points parce que nous tenons à ce que le travailleur soit traité de manière conséquente, ses droits respectés.

Tout bien compris, on peut avoir des locaux somptueux sans être élu, tout comme on peut faire une bonne gestion pédagogique sans être élu. Comme dirait l’autre, il faut pouvoir faire la «bonne combinaison»?

Tout à fait. Et nous l’avons fait express. Il ne peut pas avoir d’impasse, pour nous, sur un seul aspect concernant l’enseignement supérieur privé. Tous les aspects sont importants pour nous.

Quelle lecture faites-vous du cavalier seul du Groupe Loko qui s’est taillé la part du lion au cours de ces deux premières éditions?

Selon les rapports d’inspection, le Groupe Loko, ce sont des établissements qui sont très bien organisés. Sur les différentes questions (déclaration à la CNPS, régularité fiscale ), le groupe Loko n’a aucun problème. Au niveau des équipements et des infrastructures, ce sont des écoles qui sont très bien équipées. Les résultats des inspections font apparaître de très bonnes performances. Nul n’est imbattable, mais nous serions heureux que d’autres écoles se mettent au moins à la hauteur du Groupe Loko. EST Loko a obtenu, au niveau des infrastructures et environnement, 10,50/20. Ils ont perdu 1,5 point parce qu’au niveau de la sécurité, ils ont eu 3 points sur 4. Mais là, c’est le plus grand score possible, parce qu’il n’y a jamais une sécurité parfaite. Ils ont perdu ensuite au niveau de la rubrique 6 (commodités et infrastructures sociales) parce qu’il y a là une exigence telle que personne ne peut avoir 3/3.

Pour les équipements, les rapports d’inspection leur donnent 20/20. Pour la gestion pédagogique, ils ont eu 22/25. Dans tous les autres domaines, ils sont un véritable modèle. En tutorat toutefois, ils ont perdu 2 points. C’est vous dire toute la rigueur du comité d’évaluation. Personne ne peut accepter qu’un groupe comme Loko ait toutes ces commodités mais soit défaillant au niveau du tutorat. Ils n’ont pas encore compris le tutorat et son importance. Bref, sur les 100 points possibles, Loko en a perdu seulement 4,5.

Que gagne-t-on à être classé parmi ces étoiles de l’Enseignement supérieur?

Première chose, le fait d’avoir été évalué n’a pas de prix en matière de publicité. Deuxième chose : l’Etat de Côte d’Ivoire qui finance pour plus de 90%, qui est le pourvoyeur du personnel étudiant dans les établissements d’enseignement privés pour plus de 99% ne peut envoyer des étudiants dans des établissements jugés mauvais. Troisièmement, du point de vue international, le rayonnement de l’école primée va aller au-delà des frontières. Des partenariats peuvent se tisser avec d’autres écoles en Europe ou ailleurs.

La première édition de cette évaluation avait été marquée par des murmures, voire une réticence. Y a-t-il aujourd’hui des frémissements qui permettent de penser que les fondateurs y ont adhéré désormais?

Les fondateurs se rendent compte qu’ils auraient dû faire mieux. Il ne peut y avoir des murmures parce que le ministère ne représente rien dans le comité d’évaluation. Il est même phagocyté puisqu’il y a plus de membres de l’extérieur que nous. Nous représentons un membre sur trois. Ce sont les fondateurs eux-mêmes qui ont noté leurs écoles.

Refus d’inspection, inexistence des établissements sur les sites indiqués. Les incidents n’ont pas manqué lors de cette deuxième édition

Oui et le ministre, faisant suite aux conclusions des inspections et du comité d’évaluation pour dire que les établissements qui font de la sous-traitance, ESM Abidjan notamment, a pris un arrêté abrogeant la décision portant ouverture de ESM Abidjan et demandé l’arrêt de toute formation post-baccalauréat. Une autre école a été suspendue pour un an pour avoir changé de dénomination et d’adresse géographique sans autorisation de la tutelle. Ce moment de suspension devrait lui permettre de faire les démarches pour avoir l’autorisation préalable pour se délocaliser. Une autre n’existe pas à l’adresse indiquée. Elle est sanctionnée elle aussi. Un autre établissement qui a reçu des étudiants les a réaffectés dans une autre école de son propre chef. Pour les établissements non classés pour des motifs condamnables, le ministre a déjà signé des arrêtés.

Combien d’établissements ainsi hors-la-loi avez-vous dénombré?

Il y en a 9. D’autres sont mis en demeure. Il ne suffit pas de prononcer des sanctions de principe. On va donner un avertissement aux établissements épinglés pour leur indiquer qu’ils ont intérêt à remonter la pente, sinon on va les fermer.

Parmi les mauvais établissements, il y a aussi des universités

Et elles seront fermées. Il y en a une dont on va retirer l’agrément : UCAB. Elle n’existe pas sur le site indiqué. Une autre a été déclarée médiocre, il s’agit de ESP Ufra. On va lui envoyer un avertissement. L’année prochaine, si elle est toujours médiocre, elle sera fermée. Il faut qu’on respecte nos engagements jusqu’au bout.

Source:
Fraternité Matin
4 septembre 2007
Elvis Kodjo

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