France-Canada – Blacks, beurs et diplômés, les nouveaux expatriés

Leur réussite a un petit goût de revanche. Sûr qu’elles n’auraient jamais obtenu ça en France. Cette vie aisée à l’américaine. Du " vu dans les séries télé " devenu réalité. Tailleur chic, brushing et manucure, club de gym trois fois par semaine, verre d’après boulot dans des cafés branchés, escapades régulières à New York, appartement confortable et bien situé… En France, Tania Théodose et son amie Karine Andenas, 27 et 34 ans, étaient des Antillaises à la recherche désespérée d’un emploi correct. Montréal, en deux ans, les a transformées en " jeunes cadres dynamiques ". Employées par des cabinets de recrutement spécialisés dans l’informatique, elles ne boudent pas leur plaisir lorsqu’il s’agit d’évaluer leur revenu annuel (autour de 50 000 dollars), ou d’évoquer leur échappée belle loin d’une France qu’elles jugent " bloquée ".

Cette ascension sociale, bien des jeunes diplômés français appartenant aux " minorités visibles " viennent désormais la chercher au Canada. En France, elle leur semble hors de portée. Nous retrouvons Tania et Karine pour un café dans le quartier montréalais des affaires, petit New York propret alternant façades de verre et restaurants design. Elles sortent de leurs bureaux respectifs, très executive women, encore affairées.

A son arrivée, Tania, née en Guadeloupe, avait une maîtrise de psychologie et un master en ressources humaines. Karine, Martiniquaise, un diplôme (bac+5) d’école de commerce. " Quand j’ai cherché un stage, c’était frappant, se souvient la première. J’avais de l’expérience, la personne était très agréable au téléphone. Mais une fois dans la salle d’attente, je notais des regards surpris, puis je sentais un ton particulier lors des entretiens… "

Karine, elle, s’était vu conseiller par le bureau des stages de son école de commerce de retirer la photo de son CV, puisqu’elle avait " la chance d’avoir un nom qui sonnait français ". " La semaine suivante, j’ai eu cinq rendez-vous. Ça fait réfléchir… Cela dit, j’avais pas mal d’entretiens, mais ensuite ça s’arrêtait. Etait-ce parce qu’il y avait un candidat meilleur que moi ? Ou parce que j’étais noire ? C’était lourd, ce questionnement. Ici, dans ma vie professionnelle, je ne me suis jamais posé la question. Je ne suis plus dans le soupçon. "

Toutes deux ont trouvé rapidement un emploi, se sont senties jugées sur leurs compétences et leur personnalité, quand, en France, elles avaient le sentiment d’être perçues comme des personnes noires, antillaises, " avec des origines ". Bref, pas totalement françaises. " Et ça, ça donne sacrément envie de s’en aller !, lance Karine. Vous savez, parmi mes amis d’enfance, qui ont tous des bac+5 et des MBA, aucun n’est en métropole, ils sont tous à l’étranger. Voilà ce que la France perd. "

Impossible de savoir, faute de statistiques ethniques, combien les entreprises françaises " perdent " de Karine et de Tania, chaque année, au profit de l’économie canadienne. Combien de jeunes Français diplômés du supérieur, bac+2, bac+4, bac+6, dont les parents sont originaires du Maghreb, d’Afrique, des Antilles, qui se sentent pleinement français mais ont l’impression de ne pas avoir tout à fait leur place dans l’Hexagone, sont recrutés ici. " Les employeurs canadiens les trouvent plus motivés, plus décoiffants que les autres. Peut-être parce qu’ils ont une revanche à prendre… ", nous avait, en France, confié Jalil Erik Sadiki, à la tête du Pôle emploi international – le réseau public français de placement à l’étranger.

Ces jeunes se fondent dans la masse grandissante des Français qui gagnent le Canada, et toujours prioritairement le Québec. La plus grosse vague d’immigration française depuis les années 1960, nous assure-t-on. L’opération " Destination Canada ", menée depuis trois ans par des recruteurs canadiens en France, attire facilement 15 000 candidats à l’expatriation en quête de nature et de grands espaces, d’une économie moins engluée dans la crise, où l’esprit d’entreprise est valorisé.

En 1998, au Québec, on dénombrait 6 400 travailleurs résidents, temporaires ou permanents. Ils sont aujourd’hui plus de 15 000. Et le Programme vacances-travail (PVT), qui permet aux 18-35 ans de se passer pendant un an de permis de travail, fait chaque année davantage d’émules : 7 000 jeunes en 2007, 12 000 en 2009, un nombre de places limité et épuisé quelques mois à peine après l’ouverture des inscriptions. Parmi les jeunes, très diplômés pour la plupart, qui sautent le pas, beaucoup sont issus de la diversité, remarque-t-on de toutes parts.

UN MIROIR PEU FLATTEUR

Pourquoi quittent-ils leur pays alors même qu’ils sont armés pour affronter le marché du travail ? Quels espoirs placent-ils dans cette nouvelle vie en Amérique du Nord, qui ne pourraient être entretenus en France ? Le discours de ceux que nous avons retrouvés à Montréal est comme un miroir tendu à la société française. L’image qu’il reflète s’avère peu flatteuse. Que d’amertume chez ces jeunes Français de la diversité, qui nous disent être partis dans le " ras-le-bol ", le " rejet ". Le " dégoût ", même, de leur pays ! Ils " étouffaient ", ont fui les discriminations au travail et dans la vie de tous les jours, tous ces " stéréotypes " qui leur collaient à la peau, un sentiment désagréable de passer pour " responsables de tous les maux de la société ", voire les " boucs émissaires de Sarkozy "…

Il y a six mois tout juste, Lotfi Mahfoudhi a débarqué de sa cité des Minguettes à Vénissieux près de Lyon pour échapper, dit-il, à l’intérim à vie en usine, seul débouché trouvé à son bac+2. Et rejoindre sa sœur, bac+5 en marketing, qui avait traversé l’Atlantique quelques années auparavant. Quand il se promène dans les rues de Montréal, il lui arrive de tomber sur des vieux copains de lycée, originaires d’Afrique du nord comme lui, que leur DUT ou BTS ne menaient nulle part en France. " Ici, j’ai plusieurs fois passé des entretiens avec des recruteurs maghrébins. Déjà, ça change… J’ai trouvé en un mois un emploi de commercial chez un loueur de voitures. Mais surtout, il n’y a plus cette impression d’être pointé du doigt, cette suspicion. Quand je veux sortir, je choisis la boîte où je veux aller ! Chez moi, il n’y en avait qu’une de possible. Je ne suis plus contrôlé quatre fois par semaine dans la rue. Je me sens soulagé, libre. En France, il y avait toujours des barrières, dans tous les domaines de la vie. "

Dans les bureaux spacieux de KPMG, une grosse société de conseil dont il est l’un des dirigeants, Mohammed, la trentaine, nous reçoit, mais ne tient pas à ce que son nom soit cité. Parce que justement, s’il est au Québec, c’est pour être lui-même, " le consultant. Pas la personne d’origine maghrébine, le beur qui a réussi ". Costume bleu marine, lunettes transparentes et montre spectaculaire de businessman, Mohammed raconte avoir quitté Dugny, en Seine-Saint-Denis, pour compléter sa formation à HEC Montréal. " En France, j’ai été un temps consultant dans le domaine financier. Quand je me présentais au nom de ma boîte quelque part, il y avait toujours une minute d’étonnement. On regardait mon nom sur le badge, et c’était comme si quelque chose ne collait pas… Les mentalités ont un siècle de retard ! On parle encore des gens d’origine ceci ou cela, sans accepter le fait qu’ils sont français. Ici, on vous traite pour ce que vous êtes, ce que vous valez. "

Ce qu’elle vaut vraiment, Karine Tchana, la trentaine, bac+5 en développement du médicament, est tout autant décidée à le savoir. Pas le genre à se laisser brider par une histoire de couleur de peau. Ni par un régime d’ailleurs. C’est dans un salon de thé, devant un gâteau plutôt dense en chocolat, que la chef de projet de chez Schering-Plough (" une firme anglophone dans laquelle on n’a pas l’impression qu’en grimpant vers le sommet, tout le monde devient blanc ") se confie : " Ici, tout est possible. Sky is the limit. C’est à moi de décider quelles sont mes limites, pas aux autres. " Sa carrière, à Montréal, connaît une trajectoire fulgurante. " En France, il y a tellement d’a priori qu’à partir du moment où on vous a vu, on n’attend plus grand-chose de vous. En fac, au niveau maîtrise, on s’étonnait même que je m’exprime bien ! Le Canada est une terre d’immigration. On est tous des immigrants, d’hier ou d’aujourd’hui. Dans ma tête, ça fait une différence. "

Repartir de zéro dans une méritocratie, dans une société multiculturelle où la couleur de la peau ne compromet pas les chances de faire ses preuves. Voilà ce que ces jeunes semblent être venus chercher au Canada – dont la gouverneure générale est noire. Rachida Azdouz, vice-doyenne à la faculté de l’éducation permanente de l’université de Montréal, connaît bien ces nouveaux arrivants. " Ils sont dans une espèce de lassitude par rapport à cette société française qui ne se régénère pas, qui est un peu bloquée dans ses stratifications sociales. Ils viennent en Amérique du nord prendre l’ascenseur social. Se délester du poids de leurs origines, qu’ils traînent comme un boulet en France. De cette image d’une immigration qui serait incompatible avec la modernité. On dit que c’est parce qu’ils ne se sentent pas français qu’ils partent ? Faux ! C’est au contraire parce qu’ils se sentent français et veulent l’être pleinement ailleurs, là où cette francité n’est pas niée. "

Problème. Ces origines, actuellement, les rattrapent, note la chercheuse. " Jusque dans les années 1980, ils étaient amalgamés aux Français de souche. Mais depuis le 11-Septembre, depuis notre crise du foulard islamique qui resurgit régulièrement, depuis les émeutes de 2005 en France et l’importante vague d’immigration d’Africains et de Maghrébins, conséquence de la politique québécoise favorisant la francophonie, voilà que ces jeunes Français de la diversité sont de nouveau associés à leur pays d’origine ! On recommence, ici, à les percevoir comme des maghrébins, des musulmans, pas seulement comme de “maudits français”. On recommence à hiérarchiser les francophones, il y aurait les plus intégrables et les autres. Naissent des problèmes de discriminations, même s’ils sont sans commune mesure avec ce qui peut s’observer en France. "

Confirmation à l’Union française de Montréal, ou à l’Ampe-Citi, deux associations qui œuvrent pour l’intégration des Français. Depuis deux ans, en même temps qu’une forte arrivée de jeunes de la diversité, elles observent leurs difficultés croissantes d’insertion sur le marché du travail montréalais. De fortes déceptions. Et pas mal de retours. Ironie de l’histoire : ces enfants d’immigrés souffrent non seulement de préjugés liés à leurs origines, mais aussi de la réputation faite aux Français en général – arrogants, geignards, ayant une formation trop académique et manquant de sens des affaires. Le contexte économique se dégrade. Le Québec fait face à un taux de chômage important – près de 10 % à Montréal.

Bref, ce n’est pas l’eldorado, nous répète-t-on à l’envi. Pourquoi restent-ils, alors, et continuent-ils de conseiller à leurs amis, frères et sœurs, d’emprunter la même voie ? Parce que ici, finit-on par saisir, ils peuvent s’imaginer un avenir. Parce qu’ils ont le sentiment qu’à force de volonté, les portes s’ouvriront. Certes il faut adapter ses techniques de recherche d’emploi, son CV, apprendre à " réseauter ", accepter un premier emploi déqualifié et harassant payé 7 dollars canadiens net de l’heure (4,50 euros) pour justifier d’une première expérience canadienne, s’accommoder d’un marché du travail hyperflexible, des deux semaines de vacances réglementaires… Et souvent compléter ses études par une formation locale, très appréciée des employeurs.

Anticipant les problèmes d’intégration professionnelle, les Français de la diversité débarquent d’ailleurs de plus en plus jeunes à Montréal, pour y faire leurs études, ou les parachever. L’un des fils de Philomène Fowo, que nous croisons, est à l’Ecole d’administration publique, l’autre à Polytechnique. Elle travaille à Paris dans une antenne d’information pour l’emploi des jeunes. Voit de près les difficultés pour les jeunes issus de l’immigration. Et veut quoi qu’il en coûte au budget familial " protéger " ses enfants de tout cela. Son obsession de chaque jour. " Cela me hante. Et me rend amère. Quand j’observe ce qui se passe au Canada, je me dis que je n’en serais pas là si j’avais choisi ce pays plutôt que la France, lorsque j’ai émigré du Cameroun. Là-bas, au Québec, nos enfants sont mieux regardés que dans leur propre pays ! "

DES CV SANS PHOTO

Au Canada, les CV ont le mérite de ne comporter ni photo ni mention de nationalité (même si le parcours étudiant donne des indications). L’entretien se focalise davantage sur la compétence et l’expérience que sur les diplômes. La capacité d’adaptation est valorisée, dont témoignent petits boulots et engagements associatifs. " Les Français des minorités visibles ne sont clairement pas ceux qui trouvent le plus facilement du travail. Cela prend plus de temps que pour les autres Français. Néanmoins ceux qui se battent finissent par y arriver, c’est sans doute la différence avec la France. Il y a bien un peu de discriminations mais pas de rejet massif ", analyse Maëlle Bourguignat, une jeune Française conseillère emploi chez Ampe-Citi.

Pas une question de " politiquement correct ", juste d’efficacité économique, dans cette société qui parle français mais fonctionne, côté business notamment, à l’américaine. Les postulants " minorités visibles " l’emportent dès lors qu’ils paraissent les mieux à même de s’insérer dans l’équipe. Qu’ils semblent avoir le plus à offrir à l’entreprise. Et ceux qui ont le culot de forcer un peu la porte ne se font pas forcément jeter par la fenêtre.

Stéphanie Kitembo a osé. Elle nous reçoit dans son bureau, au quinzième étage de l’immense tour de Radio-Canada, où elle est désormais reporter culture et société. 34 ans, un peps et un look d’enfer – cheveux rasés sauf une houppette décolorée –, une maison, des voyages, un bon salaire… " En France, avec ma maîtrise de communication, on ne prenait même pas la peine de répondre négativement à mes lettres de candidature. Je perdais l’estime de moi. J’ai préféré prendre la fuite. Mon parcours a été sans faute, j’ai fait tout ce qu’on m’avait dit, mes parents se sont sacrifiés pour moi, pourquoi je galérerais ? Je ne voulais pas me rendre malade, rentrer dans cette logique de victime. Finir par avoir ma couleur dans la tête."

A Montréal, elle a redécouvert qu’elle " valait quelque chose " : " Je travaillais dans l’édition, et j’ai fini par décrocher un café avec un rédacteur en chef. Ici, on vous écoute plus facilement si vous insistez, si vous avez un projet. Et on vous donne une chance. Qu’est-ce que tu peux m’apporter ? C’est excitant, valorisant, ça vous transforme le rapport au travail ! " Elle a commencé par préparer des émissions culturelles, puis a été promue journaliste, " après beaucoup de travail ". Au-delà de cette trajectoire, qu’elle estime impossible en France, c’est toute l’ambiance du Montréal multiculturel qu’elle apprécie. Une société plus harmonieuse, bien moins densément peuplée, où un tiers de la population est né à l’étranger, où l’on ressent moins de tensions dans les rapports entre communautés. Où l’on croise des noirs et des maghrébins dans tous les quartiers, y compris ceux d’affaires. A tous les postes. Où l’on peut porter dreadlocks et cheveux crépus même lorsque l’on est cadre. Bref, où il n’est pas besoin de perdre une partie de soi-même pour être accepté.

" C’est ici que j’ai pris conscience de la richesse de mon métissage, que je me suis réellement intéressée à mes racines congolaises. En France, je ne voulais même pas sortir avec un homme de couleur, à cause des préjugés ! " Stéphanie s’est mariée avec un journaliste d’origine rwandaise. Elle a un petit garçon et aurait appréhendé de l’élever en France : " Trop peur des méchancetés. " Il y a peu, elle a obtenu la nationalité canadienne. Le chemin, c’est sûr, elle ne le refera pas à l’envers.

Par Pascale Krémer
27 juin 2009
Source: http://www.lemonde.fr

Pap Ndiaye : le choix de sauver sa peau
Maître de conférences d’histoire à l’EHESS, Pap Ndiaye est l’auteur de La Condition noire (Calmann-Lévy, 2008) : " Il s’agit d’une stratégie de défection. Ces jeunes diplômés choisissent de sauver leur peau, de ne pas être une génération sacrifiée. Dans l’espace court d’une vie, et surtout d’un début de carrière, impossible d’attendre. Après les émeutes de 2005, ils avaient pour la première fois assisté à une “visibilisation” de la question des discriminations : avec retard, le monde politique français se saisissait du problème. Des espoirs ont été soulevés. Mais le soufflé est retombé, disent les jeunes, qui ont constaté peu d’évolutions. D’où une frustration, une grande désillusion chez ceux qui ont obtenu des diplômes censés garantir une entrée relativement facile sur le marché du travail. Ils ont un peu le sentiment d’avoir été trompés par leur pays. Ce qui est une expérience très violente ! C’est tout le discours que leur tenaient leurs parents et les institutions qui est invalidé. "

Patrick Lozès : il faut stopper le gâchis !

Le président du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) : " Le pays se vide de sa sève ! On ne chiffre pas l’ampleur faute de statistiques ethniques, qu’il est temps d’autoriser : la société française est profondément égalitaire, mais on ne se mobilise pas contre un phénomène qu’on ne voit pas ! Ces jeunes très dynamiques sont des dizaines de milliers à partir. Tout cela s’est accéléré depuis un an et demi, avant même la crise. Il faut d’urgence sortir des discours tarte à la crème et mettre en place des politiques publiques fortes contre les discriminations. Pour stopper le gâchis monumental en redonnant confiance dans des évolutions possibles à court terme. Je suis sidéré de voir que les politiques n’en parlent pas ! La France se prive pour l’avenir des talents qu’elle a elle-même formés, et qui sont pourtant très demandeurs d’aider ce pays qu’ils considèrent comme le leur, qui a su les éduquer, où ils se sont enracinés bien plus que ne le croient nos responsables, qui continuent, quelle violence !, à leur demander de s’intégrer. "

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