La discrète ONU de Ban Ki-moon, l’homme qui préfère les coulisses

La discrète ONU de Ban Ki-moon, l’homme qui préfère les coulisses
LE MONDE | 25.09.07
NEW YORK (NATIONS UNIES) CORRESPONDANT

Lorsqu’il a emménagé dans sa résidence de fonction, dans un quartier huppé de Manhattan, Ban Ki-moon a accroché au mur la couverture du Newsweek du 5 mars, qui lui était consacrée. Nulle vanité dans l’exercice. L’article promettait le diplomate sud-coréen à "un échec certain". M. Ban y était décrit comme "extrêmement falot" et serait "prisonnier" du système. Ban Ki-moon a mis la prophétie sous verre, non pour la conjurer, a-t-il expliqué, mais pour lui rappeler que "l’échec n’est pas une option".

Près de neuf mois après avoir pris ses fonctions, tandis qu’il accueille les dirigeants de la planète pour l’Assemblée générale de l’ONU, le diplomate sud-coréen "a du mal à se faire entendre, les gens demandent si Kofi Annan est parti", relève une observatrice. Dans les cercles diplomatiques, les commentaires à son égard sont rarement flatteurs. On lui reproche un certain "manque de stature", une maîtrise inégale des dossiers, des difficultés à communiquer en anglais, et plus encore en français.

"Quand les gens le comparent à Kofi Annan, ils le trouvent moins visible, moins solide", explique James Pole, directeur du Global Policy Forum, une organisation qui étudie l’ONU. "Peut-être sommes-nous injustes, poursuit-il. Il a un style et une culture très différents, et nous pourrions être trompés par ce qui est en surface." C’est précisément l’avis de l’entourage de M. Ban. "Son style désarçonne", dit sa porte-parole, Michèle Montas, car "il essaie d’obtenir des résultats en coulisse".

Ce que les Nations unies ont perdu en rayonnement, l’ont-elles gagné en efficacité ? Le 31 août, à Turin, Ban Ki-moon a livré un discours sur sa méthode. "Je suis un homme d’action, pas un homme de mots à la résonance élégante, a-t-il déclaré. Ce n’est pas mon genre de donner un discours pour dire "plus jamais ça", et susciter des applaudissements." Critique voilée de Kofi Annan ? Au sommet de sa popularité, le prédécesseur de M. Ban était qualifié de "rock star" de la diplomatie.

Ban Ki-moon "cherche à éviter la comparaison avec son prédécesseur, dont il pâtit, mais il force le trait dans la différenciation", estime un ambassadeur influent, qui juge cependant le diplomate coréen "bien moins mauvais que ce que tout le monde disait".

Depuis le premier jour, M. Ban s’estime victime d’un traitement injuste de la presse – un sujet capable de déclencher sa colère. Il exhorte en privé les journalistes à lui donner du temps, à faire preuve de clémence, et parfois même à "l’aider". De fait, ses premiers pas ont été commentés sans complaisance. Au premier jour de son mandat, Ban Ki-moon a suscité une controverse mondiale en semblant revenir sur l’opposition de l’ONU à la peine de mort.

Le New York Times lui a reproché en avril de trop miser sur de lentes négociations pour convaincre le président soudanais d’accepter une force de l’ONU au Darfour. "M. Ban a l’habitude malheureuse de croire M. Bachir sur parole", écrivait le journal. Dans le Guardian, Jonathan Steele, un correspondant respecté, a dressé un portrait dévastateur du secrétaire général, évoquant ses "gaffes", une propension à accorder "moins d’attention" aux droits de l’homme, et une incapacité à donner de la voix.

Ban Ki-moon a pris sa revanche sur ces critiques le 16 juin, dans le Washington Post. Il affirmait qu’"une diplomatie coriace mais patiente" avait, après "quatre ans d’inertie", produit "une victoire" lorsque Khartoum a accepté le principe du déploiement au Darfour d’une force internationale.

Ban Ki-moon est arrivé dans la "maison de verre" de l’ONU entouré d’une garde rapprochée sud-coréenne, avec à sa tête son directeur adjoint de cabinet, l’omniprésent Kim Won-soo – "le vrai secrétaire général", plaisantent certains. "C’est le mythe de la mafia coréenne", s’agace un collaborateur.

En nommant à deux postes clés, les affaires politiques et humanitaires, des diplomates américain et britannique, M. Ban a donné du crédit à ceux qui le disent trop proche de Washington – produit d’une diplomatie dépendante de l’allié américain, il n’a jamais caché son admiration pour les Etats-Unis. Cette perception a compliqué ses relations avec les pays non alignés. Mais M. Ban a su, par exemple sur le changement climatique, marquer ses distances avec la Maison Blanche.

Le diplomate sud-coréen est victime d’une image publique qui brouille certains traits de son caractère. Même ses critiques reconnaissent qu’il est "travailleur", "déterminé", "accessible" et non dénué d’humour. Son plus grand handicap est peut-être de refuser d’endosser pleinement les habits de secrétaire général. Il serait "plus secrétaire que général" selon ses détracteurs. "Je ne crois pas beaucoup, dit M. Ban, aux grands discours, aux rêves pour le futur, aux "visions" qui promettent plus qu’elles ne peuvent donner."

Philippe Bolopion
Article paru dans l’édition du 26.09.07 (www.lemonde.fr)

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