BURKINA-FASO – Vie d’étudiants burkinabè : Entre amphis et petits jobs

Futurs cadres du Burkina Faso, de nombreux étudiants n’hésitent pas à exercer des activités, parallèlement aux cours dans les amphis. Certains sont là, où on les attend le moins. Motivations : projets, organisation d’un type d’étudiant nouveau.

Levée de bonne heure comme à l’accoutumée, Irène Yankiene se rend au marché de « Katr’ yaar » sis au secteur N°30 de Ouagadougou, ce jeudi 30 juillet 2011. Commerçante de condiments dans ce marché, elle positionne une fois sur place, sa petite table qui lui sert d’étal et dispose immédiatement, les condiments par tas. Quand tout est fin prêt, Irène Yankiene attend sur un tabouret ses premiers clients, tout en conditionnant dans de petits sachets, la pâte de tomate, 25 ou 50 FCFA, l’unité. Peu après , dès 6h 30 , elle est affairée à s’occuper de clients , majoritairement des femmes : elle fait de la monnaie pour les unes , incite d’autres à acheter plus et interpelle des passants à s’arrêter et voir ce qu’offre son étalage (rabilé, piments, soumbala, gombo sec, potasse, cubes d’assaisonnement, sel, etc.)

Si cette habilité d’Irène dans l’activité constitue un dénominateur commun avec les autres vendeuses, un plus, un atout la distingue pourtant. En effet, elle est titulaire d’une licence en lettres modernes à l’Université de Ouagadougou. Entre ses recherches et la rédaction de son mémoire, elle s’adonne au commerce de condiments dans ce marché populaire de Ouagadougou. Cette activité, elle la mène depuis ses années de collège.

Comme Irène Yankiene, de plus en plus d’étudiants burkinabè exercent une activité, parallèlement aux cours dans les amphis. Vendeurs de produits et marchandises diverses, agents d’accueil ou de services traiteurs, agents commerciaux ambulants de produits cosmétiques et autres, libraires, photographes, coiffeurs et coiffeuses, mannequins de mode…, Voilà un florilège d’activités auxquelles les étudiants s’adonnent. Communément appelés « gombos », dans le jargon estudiantin, ces boulots à temps partiel, sont un gagne-pain pour beaucoup d’entre eux. Mais comment allient-ils études et activités rémunératrices ? Le temps imparti aux cours et révisions permet- il d’autres activités, sans empiéter sur le rendement scolaire ?

Comment réussissent -ils à concilier leur double activité ? C’est avec un cours de droit constitutionnel en main que nous avons trouvé Batian Nignan, assis sur un banc adossé au mur de l’Université de Ouagadougou, entrée côté Ecole nationale d’administration et de magistrature (ENAM), avec à l’arrière, un grand pan de tissu bleu couvrant le mur à la limite du banc, (cet espace sert de studio photo). Profitant d’un temps de répit, révise. Etudiant en année de maîtrise de droit, il parle de son activité. Il explique que la photographie demande une certaine disponibilité, vu la concurrence :« Il y a beaucoup d’étudiants photographes ici, donc il faut être là pour attirer les clients. Il faut être efficace et rendre les photos aux propriétaires assez vite ». Alors, poursuit-il, « pour ne pas perdre des clients, je m’absente de certains cours". Irène nous fait savoir que pendant les périodes festives, où le marché des condiments est florissant, elle en fait autant.

Savoir s’organiser… Cela ne perturbe- t -il pas leur rendement scolaire ? A cette interrogation, les avis sont partagés. Pour Batian et Irène, leurs petits jobs n’entachent en rien leurs résultats scolaires. Et de soutenir qu’il est nécessaire de savoir s’organiser pour concilier activités génératrices de revenus et études : « Je venais comme maintenant vendre au marché les week-ends et certains jours où je n’avais pas cours, dès que je rentrais à la maison, le reste de mon temps était consacré à la révision », déclare Irène. Elle soutient d’ailleurs, n’avoir jamais repris de classe à l’université. Elle a franchi les différents paliers aux premières sessions des examens. Batian, lui, a adopté une autre stratégie qui marche bien : « il y a des cours assez techniques qu’il ne faut pas rater ; par contre, il y a d’autres où avec les supports documentaires, on peut comprendre le contenu, en révisant et en faisant des exercices ». Sabrina Koalga, étudiante en hôtellerie, est hôtesse d’accueil à ses temps perdus.

Elle a choisi délibérément de faire par moments une trêve sur les « gombos », afin de se concentrer sur un devoir en vue. Clémence Kuinima, elle, ne partage pas la conviction de ses pairs. Elle est en lettres modernes, 4è année et est une de ses nombreuses étudiantes tresseuses des filles de la cité universitaire de Larlé. « Je suis parfois obligée de tresser bien qu’ayant un devoir à préparer pour me dépanner de la galère. En ce moment, je perds un temps précieux d’ études, car je n’ai pas le choix », dit-elle. Seydou Kyelem, vendeur de sucre à la cité universitaire de la Patte d’oie, 2è année lettres modernes, a, lui, la possibilité de confier son commerce à ses voisins quand il doit aller au cours ou réviser.

Dans cette cité, on découvre toute une chaîne de petits commerces et d’activités menés par les résidants (vente de cartes de recharges, de portables, clés USB, de documents scolaires, vêtements, chaussures, aliments tels que le bassi ou le gari (granulé de petit mil ou de manioc.) Aux risques pour certains d’affecter leur rendement universitaire, ils donnent les raisons de leur ‘’double activité ‘’. Pour Seydou Kyelem, la vente du sucre relève de l’envie pour lui, d’aider ses colocataires qui n’ont pas toujours les moyens d’en acheter en paquets (il vend en détail à partir de 25 FCFA). Mais il admet que le peu de bénéfices obtenus le dépannent assez souvent, tout comme Adama Naon, étudiant en géographie qui exerce la coiffure homme, par passion.

Le FONER seul ne suffit pas

Au-delà de cet élan de solidarité qui anime certains étudiants qui veulent servir leurs camarades, une raison principale pousse la quasi-totalité à faire ces petits boulots. Si pour ces deux derniers, exercer une activité extra- scolaire répond plus au besoin de la vie en communauté, cela n’est pas le cas de la plupart des iétudiants. En effet, selon les témoignages recueillis, le manque de moyens financiers, serait à la base de ce fait. « La galère » en est la principale raison de ces activités extra-académiques. Et pourtant, un fonds de soutien existe au profit de la majeure partie des étudiants burkinabè : Fonds pour l’éducation et la recherche (FONER). Toujours selon cette dernière, « avec la vie chère, le coût de produits dont nous avons besoin augmente de plus en plus. Rien que le transport pour le campus sur un an nous prend plus de la moitié du FONER, donc on ne peut pas compter uniquement sur cet argent ».

Estimés entre cent cinquante (150 000) FCFA et deux cent mille (200 000FCFA) par étudiant, ce fonds est octroyé en aide ou en prêt annuel, selon le cycle universitaire. Le FONER ne suffirait pas à couvrir leurs besoins, aux dires de ces derniers. De plus, le premier versement se fait à un moment inapproprié, soutient Batian Nignan : « Nous avons le plus besoin de l’argent dès la rentrée, mais ce n’est que plusieurs semaines ou mois après, que nous pouvons toucher le premier versement ».

En attendant pour la plupart de rentrer en possession des diplômes qui leur permettront de se vendre sur le marché de l’emploi, ces étudiants s’affairent ainsi, pour subvenir à leurs besoins. Pour Irène Yankiené, la raison principale est qu’elle n’a pas encore eu l’opportunité de jouir des fruits de ses diplômes : « Je n’ai pas encore eu la vacation, malgré mes nombreuses sollicitations et en attendant de réussir peut – être à un concours de la Fonction publique, je viens donc vendre mes condiments au lieu de faire du vagabondage ou de chercher du gain facile ». Et de préciser « Mes vêtements, mes soins de santé, mon alimentation sont assurés par l’activité que je mène ». A côté de son commerce de condiments, l’étudiante a eu l’ingéniosité de développer d’autres activités, dont celle d’une tontine (une sorte d’épargne) des femmes du marché, dont elle est la responsable. Ces activités lui permettront de s’acheter une moto bientôt, à l’en croire. Batian Nignan n’en est pas encore là, mais ne se plaint pas trop. Il s’en sort avec au moins 1000 à 2000 FCFA par jour comme bénéfice : « On survit mieux avec ça », dit il. En somme, avec ou sans l’aide parentale, ces « débrouillards » arrivent à satisfaire leurs besoins, bien sûr, pas sans difficultés parfois.

Les étudiants tiennent à tout prix à leur « gombo »

En effet, dans les cas d’activités de sous-traitance, des étudiants se plaignent d’être exploités par leurs employeurs. Un étudiant vêtu aux couleurs d’un produit alimentaire, rencontré aux abords du grand marché de Ouagadougou, après s’être imprégné de notre sujet, nous lance, tout en poursuivant son chemin : « On grille au soleil pour faire leur publicité, pour des sommes dérisoires, mais on va faire comment ? » A en croire Sabrina K., plus de 70 % du contrat revient à leurs employeurs, qui devaient normalement toucher 50 %. Elle explique, en outre, les récurrentes difficultés à rentrer en possession de leur dû, après le service effectué. Pourtant, l’accueil, serait, selon elle, épuisant : « tu restes debout presque toute la journée, mais après pour avoir tes 5 ou 10 mille FCFA, ça traîne », confie-t-elle. A cela s’ajoute, selon Sabrina K., l’irrespect à leur égard : « des participants nous parlent mal, pour un rien, mais personnellement, je n’en fais pas un problème, car je connais des gens qui ont réussi aujourd’hui mais qui sont passés par de tels jobs », se console- t- elle.

Arba Monique NADEMBEGA (Stagiaire)

Sidwaya

12/09/2011

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