MBA – France: Crise à l’ESSEC : le directeur reconnait un “grave malaise”

C’est une crise très grave qui vient d’éclater à l’ESSEC, la grande école de management de Cergy Pontoise, qui veut être mondialement bien classée. Elle couvait depuis un an, habilement étouffée par la direction, focalisée sur un conflit entre les professeurs et le directeur général de l’école, Pierre Tapie. Suite à des désaccords stratégiques ce dernier a engagé un bras de fer avec ses profs qui a mal tourné. Or dans les écoles comme dans les facs, la bonne marche résulte d’un respect mutuel entre la présidence et la communauté académique.

Retour en octobre 2010 : quand le doyen des profs, Jean Marc Xuereb, en désaccord avec certains points de la gestion de Tapie, est réélu haut la main par ses collègues enseignants, Tapie refuse d’entériner cette élection. L’école fonctionne alors un an sans doyen titulaire, et il avait été prévu qu’une nouvelle élection se tienne ce mois d’octobre. Mais entre temps le pourrissement des relations internes s’est aggravé, et a débouché le 14 octobre sur une vraie crise : un vote de défiance cinglant contre Pierre Tapie. A la question "Avez-vous confiance dans le directeur général pour diriger l’ESSEC dans les prochaines années", 80 % des profs qui se sont exprimés (soit 72% des 123 professeurs invités à voter), ont voté non. Et une quarantaine de professeurs y ont ajouté une grève symbolique.

Pierre Tapie a accusé le coup dans une longue lettre envoyée à ses profs le 17 octobre. Il reconnait qu’une "proportion considérable" ne lui a pas accordé la confiance, "signe d’une tension profonde que je regarde en face, et d’un grave malaise". Il ajoute : "il y a sans nul doute une grande difficulté de communication entre nous, à tout le moins."

Pourtant Tapie ne pouvait pas être surpris. Quand il a refusé d’entériner l’élection du doyen l’an passé, un des profs les plus estimés de l’école, qui n’a rien à perdre car il est près de la retraite, Philippe Lorino, lui avait envoyé le 10 janvier 2011 une longue lettre ouverte qui avait remué tous les profs. Extraits : "Si vous persévérez ( dans la voie adoptée lors du conflit avec le doyen) cela vous conduira inéluctablement à une profonde détérioration de la situation de l’ESSEC (…). Votre décision de ne pas ratifier l’élection du Doyen manifeste clairement la perte des valeurs morales indispensables à notre fonctionnement collectif, notamment la valeur sans laquelle l’ESSEC ne pourra se développer : le respect mutuel. Le non respect d’un vote démocratique qui a produit un résultat dénué d’ambigüité est une décision d’une extrême gravité ( …). C’est un acte de défiance envers le corps professoral tout entier, et je le reçois même comme une marque de mépris (…). Les mécanismes de gouvernance ont été manifestement violés, au moins dans l’esprit sinon dans la lettre. Pour montrer que la notion même de "gouvernance" a encore un sens à l’ESSEC, il faudrait commencer par ratifier l’élection du Doyen".

Cette cinglante leçon de morale, infligée au très catho et polytechnicien Pierre Tapie par un de ses professeurs les plus capés – un X- Mines et docteur en gestion – explique la situation très délicate dans laquelle s’est fourré le directeur de l’ESSEC, qui aime à vanter dans ses brochures "un corps professoral jouissant d’une expertise de renommée mondiale". Est-ce ainsi qu’on traite un tel joyau ? Par ailleurs l’école aime décliner les valeurs humanistes qu’elle revendique, disant former des diplômés "alliant humilité et sensibilité à la dimension humaine et à la responsabilité sociale". Surtout l’ESSEC se flatte beaucoup d’avoir lancé un Institut de Recherche et d’Enseignement sur la Négociation ( IRENE) "qui a bâti en quinze ans une expertise sans équivalent en Europe dans le champ de la négociation, de la médiation et de la résolution des conflits". Le conflit actuel sera un cas d’école pour cet institut.

Une erreur de stratégie

Cet épisode conflictuel masque en fait un malaise beaucoup plus profond qui a étreint progressivement – "depuis trois ou quatre ans" dixit un professeur – toute la communauté ESSEC : profs, anciens élèves, divers administrateurs… Pierre Tapie a pris les commandes de l’ESSEC il y a exactement 10 ans. Connu pour son engagement catholique (l’ESSEC a encore quelques liens avec l’Institut catholique de Paris qui l’a créée) il arrivait de la direction de l’Ecole d’Agriculture de Purpan, également dans le giron de l’enseignement catholique. Exigeant et ambitieux, il est connu pour son contact rugueux. Si ses profs en ont fait l’expérience, on ne compte plus le nombre de journalistes qu’il a également rabroués. Après qu’il soit devenu président de la Conférence des Grandes Ecoles, la France l’a découvert début janvier 2010 quand il a tenu des propos maladroits au sujet dune polémique sur des "quotas de boursiers". Tout le monde a compris qu’il laissait entendre qu’accueillir plus de boursiers dans les écoles allait faire baisser leur niveau. Episode désastreux pour l’image de l’ESSEC qui est connue pour sa préoccupation d’ouverture sociale, mais qui a également choqué d’autres écoles.

Dés son arrivée à Cergy il a entériné une stratégie initiée par son prédécesseur, et qui s’est révélée catastrophique : proclamer que l’ESSEC est un MBA. Dans l’enseignement comme ailleurs, les normes ont une importance considérable. Le MBA est un diplôme de standard anglo-saxon mondialement réputé qui est délivré à des participants ayant en général au minimum 25 ans et au moins 3 ans d’exercice réel de responsabilités en entreprise. L’ESSEC décida d’allonger ses périodes de stages pour accréditer l’idée que ses diplômés jouissaient d’une telle expérience. Mais un stage n’est qu’un stage… Et la vraie sanction des MBA, dans les entreprises, c’est le "plus salarial" obtenu par les diplômés. Même si les ESSEC débutent avec de bons salaires, ceux-ci sont sans rapport avec ceux des MBA de l’INSEAD (dont Tapie est diplômé), de la LBS, d’HEC ou de l’IMD de Lausanne. Le résultat a été imparable : l’ESSEC a disparu des palmarès mondiaux des Masters en management, sans apparaitre pour autant dans les palmarès des MBA.

Les erreurs de stratégie sont fréquentes dans la vie des affaires. Le problème, c’est que beaucoup dans son entourage dépeignent Pierre Tapie comme extrêmement têtu. Il s’est entêté, multipliant les argumentaires pour tenter de faire apparaitre l’ESSEC comme un MBA, dénigrant des palmarès réputés comme celui du Financial Times, dont il a dit qu’il induisait "des biais idéologiques considérables", et se faisant donc peu d’amis dans cette presse capitale pour l’image mondiale des business schools, alors même que toute la stratégie de l’ESSEC vise la réputation mondiale.

Moral en berne pour les profs de l’école

Les profs de l’école, mais aussi de plus en plus d’anciens ont suivi cette évolution avec une consternation croissante, jusqu’à ce que, en 2010, l’école fasse soudain marche arrière toute, et rejoigne le standard commun. Ce qui lui a valu de réapparaitre dans le palmarès du "Financial Times" (dont Tapie dit désormais du bien) , mais 8eme seulement là ou HEC a été quatre fois de suite premier, et où l’ESCP Europe vient d’être deux fois de suite premier. Rien qui puisse donner un moral d’acier aux profs de Cergy, dont la valeur sur le marché est lié à la réputation de l’école. "J’ai reçu pas mal de CV de ces profs" reconnaît Pascal Morand, qui dirige l’ESCP Europe. Indice préoccupant : à la dernière rentrée, une trentaine d’élèves reçus à l’ESSEC ont préféré aller à l’ESCP, contre 15 l’année d’avant. Alors même que, dans le même temps l’autre grande rivale de toujours – HEC – caracole dans les palmarès mondiaux, au point même d’intégrer, cette rentrée, aux cotés de l’INSEAD, le top 100 de la rubrique "Businesse et économie" du fameux palmarès de Shanghai, l’école trustant également les medias cet automne en intégrant un major qui était également major à Normale Sup.

Parallèlement, à l’heure où l’état souhaite de grands regroupements, l’école affiche une position relativement isolée, même si elle a créé des doubles diplômes avec des institutions prestigieuses comme Centrale ou Normale Sup. HEC a rejoint le puissant consortium Paris Tech qui groupe une dizaine des meilleures grandes écoles françaises. L’ESCP Europe est membre fondateur du très ambitieux PRES HESAM qui groupe notamment l’université Paris Panthéon Sorbonne, les Arts et Métiers, l’Ecole pratique des hautes Etudes, l’EHESS, et qui concourt sur l’appel d’offre des Initiatives d’Excellence qui seront dotées de plus de 7 milliards via le grand emprunt. Autant de projets très mobilisateurs pour les profs. Cependant qu’à Cergy, Tapie a refusé des promotions pour des profs méritants, alors même que certains se décarcassent pour signer des partenariats rapportant de l’argent, prétextant des raisons budgétaires. Certains de ces enseignants critiquent les "colossales dépenses de communication" de l’école, qui a confié un budget à l’agence Euro RSCG, laquelle sort d’impressionnantes plaquettes sur papier glacé où l’on peut voir Tapie dans une pose à la James Bond.

"Tapie n’imagine jamais l’hypothèse où il pourrait avoir tort"

Il n’est pas étonnant, sur cette toile de fond, qu’une crise très sérieuse ait muri à l’ESSEC. Il n’est pas plaisant de véhiculer des critiques sur les personnes, mais les témoignages croisés obligent à avancer que le mode de management de Pierre Tapie est en cause. Ennuyeux dans une grande école de management… "Il est constamment dans une démarche d’affirmation de son pouvoir, et pour cela il centralise tout entre ses mains. Ouvert à l’écoute au début de son mandat, il s’est petit à petit refermé, et maintenant il gouverne avec un entourage immédiat très réduit. Il s’est complètement isolé" témoigne un prof important qui n’est pas en lutte syndicale avec lui. "Bardé de diplômes comme il l’est, il n’imagine jamais l’hypothèse où il aurait tort" raconte un de ses anciens collaborateurs parti dans une autre école. Un autre enseignant s’insurge : "les profs sont parfois énervants, c’est sur. Mais dans une école, c’est le cœur du réacteur et source de la valeur ajoutée. Si on ne sait pas gérer ça, on change de métier. Il ne faut pas avoir pour ligne de conduite de réduire les profs au silence !" Tapie ayant employé le 18 octobre, au sujet de ses profs, les mots de "coopérative ouvrière" et "tradition de mai 68", la communauté enseignante de Cergy est particulièrement remontée. D’autant que les profs savent que leur salut ne viendra pas de la Chambre de Commerce de Versailles, qui parraine l’ESSEC. Son représentant, Bruno Bouniol, qui préside le directoire de l’école, ne connait rien à la mentalité des profs et leur a récemment rétorqué "mais enfin vous devriez être contents, on vous a aménagé de beaux locaux !"

Pierre Tapie a eu la maladresse de rabrouer aussi des anciens élèves qui pèsent très lourd en termes de soutien financier. L’un d’entre eux, patron d’une grosse société d’audit, n’en est toujours pas revenu. Du coup, contrairement à ce qui se passe à HEC, les relations avec l’association des anciens élèves sont également mauvaises. Les rentrées de dons en pâtissent, alors que l’école vient de lancer un appel à tous ses anciens via une fondation.

Pour être juste, il faut pourtant reconnaitre que Tapie, depuis 10 ans, a fait connaitre un important essor à l’ESSEC, qui s’est implantée à Singapour, et a signé des accords de double diplôme avec de prestigieuses universités étrangères. Faisant preuve d’une belle habileté politique, il a su trouver des fonds, notamment des collectivités locales, qui ont permis une grande extension des locaux de l’école, qui sont parmi les plus attractifs au sein des grandes écoles. L’ambition du directeur général ne fait donc pas l’ombre d’un doute. Mais l’art d’entraîner ses troupes semble moins au rendez vous.

Gênant quand on affiche dans son plan de développement l’objectif de "figurer en 2015 dans les 20 business school les plus influentes du monde". Pour cela Pierre Tapie sillonne la planète et côtoie les importants. Mais, grand classique, il n’a pas mesuré, pendant ce temps, la profondeur de la crise interne qui mine son école… "Il est dans le déni total" observe un prof. Il pense que ces enjeux planétaires balaieront les humeurs , que cette crise n’est qu’un "malaise", juste "l’énervement de quelques soixante-huitards qui n’ont jamais mis les pieds en Asie", comme il ironise en privé. Répondant à une demande d’interview ce mardi 18 octobre, il a répondu qu’il préférait ne pas faire état de cette situation dans les médias, se rabattant sur une longue lettre à ses profs. Mais dans les cours de communication de crise que l’école enseigne, il serait étonnant qu’on professe que la direction ne doit pas parler en cas de crise, laissant un boulevard pour les rumeurs ou les à-peu-près.

Patrick Fauconnier – Le Nouvel Observateur

http://tempsreel.nouvelobs.com

19/10/2011

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