FRANCE – Nos business schools sont-elles distancées ?

28/09/2004
Source : http://www.lexpansion.com/
Nos business schools sont-elles distancées ?
L’Expansion

Un essai provocateur fustige l’inefficacité chronique des grandes écoles de management françaises. Les « accusés » répondent.

Petites, pauvres, nombreuses, théoriques, franco-françaises… Nos écoles de management auraient-elles tous les défauts, à l’heure où la compétition fait rage sur le marché mondial de la formation ? Trois professeurs lancent un pavé dans la mare en publiant un ouvrage polémique (1) sur le sujet. Un brûlot qui serait passé inaperçu si les auteurs n’enseignaient dans les trois meilleures écoles françaises : HEC, l’Essec, l’ESCP-EAP. Avant même sa parution, l’ouvrage donne des sueurs froides aux directeurs des établissements français. Car leur constat est aussi simple qu’imparable : nos écoles ne sont plus à la hauteur. Les grandes business schools américaines, de Harvard à Wharton en passant par Kellogg ou Stanford, exercent une hégémonie écrasante sur la formation au management. Pis, elles ont verrouillé le système à leur avantage en fixant les règles du jeu – notamment en imposant le MBA (Master of Business Administration) comme diplôme de référence – et en tirent tout le profit. La suite de l’histoire est à lire dans le Financial Times, qui publie chaque année le classement de référence des écoles du monde entier. La première française, HEC, n’apparaît qu’à la cinquante-troisième place. Les quatre premières sont anglo-saxonnes. Inquiétant !

Face à ce rouleau compresseur qui véhicule une pensée unique du management, les écoles françaises n’ont pas les moyens financiers de riposter. Le budget d’HEC est cinq fois inférieur à celui d’Harvard aux Etats-Unis. Et si certaines d’entre elles, comme l’Essec, se réforment, elles s’alignent sur le modèle américain. Résultat : nos grandes écoles vont dans le mur, s’alarment nos auteurs.

Pour répondre aux sept principales critiques des trois trublions, L’Expansion a questionné les directeurs des écoles les plus prestigieuses. Tous réfutent ces thèses qu’ils jugent alarmistes. Polémiques.

1. Les écoles de commerce ne formeraient pas de PDG

La preuve : les grands patrons du CAC 40 sortent en majorité d’écoles d’ingénieurs. « Argument anachronique, répond Nicolas Mottis, le directeur de l’Essec. Beaucoup de ces dirigeants ont démarré dans les cabinets ministériels, puis ont été nommés dans les entreprises publiques. Avec les privatisations, de nouvelles générations, issues de formations plus variées, vont arriver au pouvoir. Il faut laisser du temps aux écoles de commerce pour faire leurs preuves : il y a seulement trente ans qu’elles ont vraiment décollé, laissons à nos diplômés le temps d’arriver à la tête des états-majors ! » Bernard Ramanantsoa, le directeur général d’HEC, brandit un autre chiffre : « Dans le palmarès des 100 patrons les mieux payés, je trouve 10 HEC. C’est déjà pas mal ! Se limiter au CAC 40 n’a plus de sens, il faut regarder tout l’état-major des entreprises, les gens qui montent. Enfin, si l’on regarde la formation des patrons du Nasdaq, je ne suis pas sûr d’y trouver beaucoup de diplômés d’Harvard ou de Kellogg ! »

2. Les enseignements seraient inadaptés et trop théoriques

C’est sur la pédagogie des écoles de gestion que nos trois auteurs se montrent le plus cinglants : trop théorique, elle est destinée à des élèves brillants certes, frais émoulus des meilleures prépas, mais qui n’ont, à 20 ans, aucune expérience de l’entreprise. A quoi servent donc les cours de management ou de gestion si leurs destinataires n’en ont qu’une perception théorique ? « Nous sommes les premiers à avoir introduit l’apprentissage dans une formation d’élite, rétorque Pierre Tapie, le patron de l’Essec. Pour le cursus classique, les étudiants ont aujourd’hui entre dix-huit mois et deux ans d’expérience professionnelle en sortant de l’Essec. »

Autre constat des auteurs, après avoir cravaché deux ans en prépa, ces étudiants auraient tendance à se reposer sur leurs lauriers. Catherine d’Yvoire, diplômée de Sup de Co Paris et de la Harvard Business School, reconnaît sur ce point la force des écoles américaines : « Quand votre prof est un Prix Nobel, personne ne songe à sécher ou à ne pas préparer un cas ! On est d’emblée motivé. »

3. Les écoles françaises seraient mal classées

Là-dessus, tout le monde se retrouve et déplore la toute-puissance du classement du Financial Times et de sa grande prêtresse, Della Bradshaw, de même que sa méthodologie qui compare ce qui n’est pas comparable : des programmes de formation initiale, même s’ils sont baptisés MBA, comme à l’Essec, avec des MBA réservés à des cadres expérimentés. Nicolas Mottis, à l’Essec, y répond par une boutade : « Nous échangeons nos étudiants avec les meilleurs MBA américains, très bien classées par le FT. »

A la chambre de commerce de Paris, l’organisme de tutelle d’HEC et de l’ESCP-EAP, François-Xavier Cornu, directeur de l’enseignement, propose une alternative : « C’est inéquitable d’être classé selon des critères fixés pour et par d’autres : il faudrait créer un classement propre aux écoles européennes, de même qu’Equis est une norme alternative à l’AACSB. » (Voir notre encadré.)

4. Les anciens élèves seraient ingrats envers leur école

Quand en France les anciens cultivent surtout le réseau que leur a donné leur école, les alumni américains sont, eux, dans une logique de « reconnaissance » vis-à-vis de leur alma mater. « Passer deux ans à Harvard est une expérience culturelle et communautaire exceptionnelle, affirme Catherine d’Yvoire, présidente du club français des anciens de la Harvard Business School. Les diplômés y développent un sentiment d’appartenance et de reconnaissance très fort. » L’argument est fondé, mais ses ressorts culturels sont complexes et en pleine évolution. « Nous partons de zéro, les Américains ont un train d’avance sur nous, concède Bernard Ramanantsoa, d’HEC. L’idée de soutenir son école fait son chemin chez nous : un de nos anciens, Philippe Foriel-Destezet, le fondateur d’Adecco, vient de nous verser 1 million d’euros. » Jean-Luc Allavena, n° 2 du Groupe Lagardère, par ailleurs président de la Fondation HEC, s’est allégé de 150 000 euros au profit de son ancienne école. Patrick Molle, directeur général de l’EM-Lyon, recommande de « commencer modestement et progressivement. HEC Montréal a d’abord demandé à ses anciens de verser 10 dollars, puis 50… »

5. Les relations entreprises-écoles seraient insuffisantes

« Aujourd’hui, s’exclame Bernard Ramanantsoa, nos quatre chaires d’entreprises nous rapportent 250 000 euros par an. Il y a cinq ans, c’était zéro ! » Parallèlement, les entreprises arrivent dans la gouvernance des écoles : à Bordeaux Ecole de management, François Auque, PDG d’EADS Space, préside depuis septembre le conseil d’administration chargé de définir la stratégie de l’école. A l’EM-Lyon, le conseil d’administration, qui a un réel pouvoir, est composé de patrons des grandes entreprises régionales.

6. Les enseignants seraient mal payés et sous pression

Tiraillés entre leurs recherches et leurs cours, pris dans une course infernale à la publication dans les revues – américaines – qui comptent pour leur carrière et pour la réputation de l’école, les profs de gestion sont les grands perdants du modèle français. Là-dessus, les trois auteurs mettent tout le monde d’accord. Les jeunes professeurs sont ceux qui souffrent le plus de cette situation. A HEC, Bernard Ramanantsoa tente d’y faire face : « Si un professeur a publié dans les plus grandes revues, on peut surenchérir de 30 % et proposer des salaires de 60 000 à 80 000 euros, et un budget de recherche en plus. » A l’Essec, on a opté pour l’équité selon une grille salariale : « Quand nous offrons 50 000 euros, contre 100 000 dollars aux Etats-Unis, témoigne Pierre Tapie, je vante par exemple la qualité de la couverture sociale française. » L’ESCP-EAP sort, elle, un argument qui peut séduire : le campus multipolaire de l’école permet à son corps professoral de naviguer entre la France, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et la Grande-Bretagne.

7. La gouvernance des écoles serait obsolète et trop rigide

Jean-Louis Scaringella, le directeur général de l’ESCP-EAP, le conteste : « Nos liens avec la CCIP sont très clairs. Nous nous engageons sur un business plan à six ans révisé annuellement, sachant que 20 % de notre budget vient de la CCIP et 80 % de ressources propres à l’école. » Au Ceram Sophia-Antipolis, la CCI contribue pour moins de 10 % au budget, le restant est généré par l’école. A Nantes, Audencia bénéficie d’une triple tutelle (ville, conseil général, CCI) qui multiplie ses sources de financement.

(1) « Tu seras patron, mon fils », Olivier Basso, Jean-Paul Mounier et Philippe-Pierre Dornier, à paraître fin octobre chez Village mondial.

Le racket de l’accréditation

Entre 40 000 et 60 000 euros de frais de dossier par label, voilà le ticket d’entrée pour jouer dans la cour des grands. Car aujourd’hui aucune école de commerce ne peut figurer en bonne place dans les classements internationaux sans ces précieux sésames. Le plus ancien est celui de l’Association to Advance Collegiate Schools of Business (AACSB). Créé en 1916 aux Etats-Unis, c’est le plus vieil organisme de certification de la qualité des écoles de commerce. Il a commencé par accréditer les business schools américaines, selon des critères axés principalement sur la qualité du corps professoral et des contenus enseignés. L’AACSB, qui compte près de 1 000 membres dans le monde, a récemment ajusté ses critères pour inclure d’autres institutions de formation, européennes notamment. 482 établissements sont actuellement accrédités par l’AACSB, dont une très large majorité aux Etats-Unis. En France, l’Essec est la première école à avoir reçu cette accréditation, suivie de près par HEC, et plus récemment par l’ESCP-EAP.

En 1997, l’European Foundation for Management Development (EFMD) a créé, en réponse à l’AACSB, le label Equis, plus adapté au modèle de formation à l’européenne, bien qu’aujourd’hui Equis labélise également des établissements américains. Ce label de qualité fondé sur 11 critères, du mode de sélection de l’établissement à ses ressources financières en passant par la recherche, a déjà certifié 73 forma- tions au management, principalement en Europe.

Le grand écart des budgets…

Harvard Business School (Etats-Unis) : 241,2 millions d’euros pour 9 000 étudiants.

London Business School (Royaume-Uni) : 106,3 millions d’euros pour 3 000 étudiants.

Saint-Gall (Suisse) : 92 millions d’euros pour 5 000 étudiants.

Stanford Business School (Etats-Unis) : 79,6 millions d’euros pour 2 000 étudiants.

HEC : 60 millions d’euros pour 3 000 étudiants.

Essec : 57 millions d’euros pour 3 700 étudiants.

ESCP-EAP : 50 millions d’euros pour 3 000 étudiants.

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