La bataille du poulet

La bataille du poulet
Source : http://www.levif.be
L’Europe exporte des poulets congelés vers l’Afrique. Ce commerce, qui se déroule dans des conditions d’hygiène déplorables, provoque en outre la faillite de nombre d’éleveurs locaux. Un véritable combat a été engagé

«Armes de destruction massive.» La mise en garde de La Voix du Paysan, mensuel édité à Yaoundé, est plutôt radicale. La menace pointée du doigt ? L’importation de poulets congelés au Cameroun. A en croire le journal, rejoint dans son combat par de nombreuses associations africaines et européennes, elle constituerait un danger considérable pour les paysans locaux. Le problème a débuté en 1995, quand le Cameroun a ratifié les accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’adhésion du pays implique alors la libéralisation de son économie. Les barrières douanières, dont le but était de rendre les producteurs locaux moins vulnérables face à la concurrence internationale, sont pratiquement supprimées du jour au lendemain. Du coup, les poulets européens (y compris belges) débarquent en force sur le marché camerounais, congelés et acheminés par bateau. Représentant 491 tonnes en 1995, les importations sont six fois plus importantes deux ans plus tard, et dépassent aujourd’hui la barre des 22 000 tonnes. Un véritable raz de marée, que les éleveurs locaux ont de plus en plus de mal à contenir.

Au Cameroun, le kilo de poulet congelé s’échange aux alentours de 850 francs CFA (1,30 euros), parfois moins. De leur côté, les fameux «poulets bicyclettes» (accrochés par les vendeurs à l’arrière de leur vélo) sont vendus pour environ 2 200 CFA, alors qu’ils ne pèsent pas plus de deux kilos. Ils présentent en outre le désavantage d’être commercialisés vivants, et donc entiers: impossible pour les plus pauvres de n’acheter qu’une aile ou une cuisse. Mais le succès de la volaille importée ne s’explique pas seulement par des raisons économiques. «Le poulet congelé est déjà plumé et découpé. Il s’agit d’un argument marketing majeur pour conquérir les consommateurs. La ménagère achète ce qui est plus facile à préparer: c’est naturel», souligne Bernard Njonga, responsable du Service d’appui aux initiatives locales de développement. Son organisation vient de publier un rapport détaillé et instructif sur la question. Remis la semaine passée à la Commission européenne, il révèle à quel point les petits éleveurs sont asphyxiés par les importations massives. Ainsi, entre 1998 et 2002, près de 90 % d’entre eux auraient été contraints de cesser leurs activités, incapables de faire face à cette concurrence soudaine. Par ricochet, les cultivateurs de maïs et de soja – servant à alimenter les poulets – se retrouvent également dans une situation difficile.

Loin de se cantonner au Cameroun, le problème touche l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. La Côte d’Ivoire, le Bénin, le Congo sont eux aussi confrontés à l’«invasion» des poulets congelés. Mais, depuis quelques mois, les initiatives citoyennes se multiplient. Dans tous les pays, les associations de consommateurs font campagne, et leur message semble passer de mieux en mieux auprès de la population. «A Bafoussam, la troisième ville du Cameroun, les paysans se sont réunis de façon spontanée pour manifester et crier leur désaccord. Je n’avais jamais vu ça de ma vie. Ce n’étaient pas des intellos, mais de simples paysans», s’enthousiasme Bernard Njonga. Les opposants peuvent arguer qu’ils ne mènent pas seulement un combat corporatiste, et qu’ils soulèvent aussi une grave question de santé publique. Car, la plupart du temps, le poulet congelé est vendu dans des conditions d’hygiène déplorables: exposé sur des cartons sales, à même le sol, il est sans cesse touché par les passants. Sans compter qu’à la fin de la journée le détaillant remet au frigo ce qu’il n’a pas pu vendre. Certains morceaux sont ainsi recongelés quatre ou cinq fois avant de trouver acquéreur, alors que les volatiles locaux passent directement à la casserole après avoir été égorgés. D’où viendra la solution? «Il faudrait que les Etats puissent fermer leurs frontières aux importations qui nuisent à des secteurs stratégiques de leur économie, plaide Jean-Jacques Grodent, responsable de l’information à SOS Faim. Or l’Union européenne ne cesse au contraire d’encourager les pays africains à libéraliser leurs structures.»

François Brabant
2 juillet 2004

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