La famille en Afrique

Fragilisation: Les enfants sacrifiés
17.05.2004
L’encadrement des enfants par le père et la mère tend à disparaître. C’est le début de l’éclatement de la famille.

«Depuis que papa ne travaille plus, il est absent de la maison. On ne sait pas où il reste maintenant. Il a peur de venir et qu’on lui demande de l’argent. Souvent à des heures tardives, on l’entend s’échanger violemment des mots avec maman. Même ces jours-là quand on garde espoir de le revoir le lendemain, on se réveille malheureusement quand il est déjà parti. » Annette, 9 ans, raconte naïvement l’histoire, mais elle a l’air tourmentée. C’est la première fois qu’elle vit cette situation depuis qu’elle habite le quartier Bépanda avec ses parents. Sa mère, vendeuse à l’étal à l’entrée de leur concession a été obligée de redoubler d’ardeur pour pouvoir au moins nourrir ce ménage de huit personnes. Désormais bayam-sellam, elle sort très tôt pour aller en brousse acheter la marchandise et rentre très tard quand elle a fini de la vendre.

En conséquence, les enfants sont seuls à la maison. Ils se débrouillent pour préparer à manger et font tout ce qu’ils veulent. Petit à petit, ils ont eux aussi commencé à retourner tard à la maison. Parfois, c’est toute la maison qui est vide en soirée : le père n’est pas là, la mère est aussi absente, et aucun enfant ne peut dire où est l’autre. Cette pauvreté qui provoque l’exode temporaire ou définitive du foyer « nourrit l’esprit de rébellion d’une part et pervertit la société d’autre part, affirme un sociologue. Les garçons s’organisent pour voler et les filles se lancent dans la prostitution. D’autres convergent vers la religion. Certains, dès qu’ils ont une faille, quittent le pays, s’éloignent de la famille, et parfois ne pensent plus jamais à elle. » Si cela est courant dans les familles à revenus modestes subitement frappées par une crise, chez les riches, d’autres réalités relèvent aussi une autre facette du déclin de l’encadrement familial.
« Ici, les enfants ne sortent pas n’importe comment. La voiture les amène à l’école et revient les chercher. Après avoir mangé, les plus grands se mettent à l’étude avec leur répétiteur. Je m’occupe des plus petits. » La dame qui parle ainsi est bonne chez M. Edimo au quartier Logpom à Douala. Il est 21 h ce mardi. Le père et la mère de famille ne sont pas encore à la maison. « Ils rentrent souvent vers 23h, parfois minuit, parce qu’ils travaillent beaucoup », avertit Marie, la gouvernante. Ainsi, ils ont presque abandonné le foyer à leurs boys. Les enfants, bien qu’il leur soit interdit de sortir, ne bénéficient ni de la chaleur des parents, ni du soutien éducatif dont ils ont besoin. Les seuls éducateurs attitrés sont la télé et l’internet.
« Une situation regrettable », affirme Michel Ekobo, jeune enseignant. « Quand un enfant regarde une série télévisée américaine, explique-t-il, il se rend compte qu’un enfant parle à son père comme si c’était son ami. Il peut même lui arriver de le gronder. Le petit Africain qui voit cela croit qu’il est normal qu’il en fasse autant avec ses parents. Or, les parents, mus par une certaine culture qui ignore ces valeurs, ne l’entendent pas de cette oreille-là. Et c’est un nouveau conflit qui commence. Les enfants font la guerre aux parents. » Et quand les parents sont là, soutient F. Pené, informaticien, « ils ne sont en général pas assez outillés pour réglementer et contrôler l’influence des nouveaux médias (Ntic) sur leurs enfants. »

Dans l’après-guerre, une grande enquête internationale portant sur l’accroissement des désordres psychologiques et sociaux chez les jeunes – notamment la criminalité, l’alcoolisme et la toxicomanie – attribua en partie cet état de faits à l’effondrement des structures et des valeurs familiales, et à l’ascension d’une culture jeune. Les tensions psychologiques nées de l’éclatement familial, tout comme la liberté et l’indépendance croissantes des jeunes, ont eu tendance à éloigner ces derniers de l’influence des adultes, en particulier de leurs parents, et à augmenter l’influence de leurs pairs dont les valeurs culturelles sont le sexe, l’alcool, la drogue et le Rock and roll. Dans le contexte d’aujourd’hui, on parlerait peut-être du rap ou du Rn’b.
Mais d’une façon générale, quand les parents manquent à l’appel à la maison, l’équilibre psychologique de l’enfant est mis à rude épreuve. Son instruction n’est plus suivie. Les valeurs culturelles traditionnelles (savoir-vivre, savoir-être, savoir-devenir) disparaissent. D’où le plaidoyer de certains organismes pour la défense des valeurs familiales. Car, « la famille joue un rôle primordial dans l’éducation des enfants à qui elle apporte une sécurité matérielle, affective et morale. Elle leur donne des repères essentiels. »
Source : http://www.wagne.net/messager/

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