MAROC – Les établissements rivalisent de "journées port

Les établissements rivalisent de "journées portes ouvertes", sondages tous azimuts et autres points d’information : un an après la réforme, l’université cherche ses marques
Source : Le Matin
16.10.2004 | 13h47

Amphithéâtres archi-combles, équipements vétustes, encadrement pédagogique insuffisant, un an après l’entrée en vigueur de la nouvelle réforme, l’université marocaine semble traîner encore des boulets mais ne désespère pas de trouver ses marques, en aspirant notamment à une plus grande modernisation.

Dans l’université qui soigne sa communication, les établissements rivalisant de "journées portes ouvertes", sondages tous azimuts et autres "points d’information", l’on se félicite d’ores et déjà des premières retombées positives de cette réforme, deux semestres après son application.

Les objectifs de la réforme universitaire, tels que définis par ses initiateurs, s’inscrivent dans le cadre d’une approche prospective et novatrice et vise notamment la rénovation et la modernisation du système pédagogique.

Elle a également pour objet la mise en place d’un cursus de formation souple et performant, de caractère académique fondamental ou professionnalisant, offrant à tous les niveaux la possibilité pour l’étudiant de s’insérer dans le tissu socio-économique La réforme pédagogique a au moins le mérite d’être "cohérente" en ce sens qu’elle est basée notamment sur le contrôle continu et l’assiduité, se réjouit le ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur, de la Formation des cadres et de la Recherche scientifique, M. Habib El Malki.

L’on s’accorde cependant à considérer qu’il est encore trop tôt pour faire une évaluation objective de la réforme dont la concrétisation sera marquée, au cours de la deuxième année, par la poursuite du processus entamé au cours de "l’an I" et la correction des dysfonctionnements apparus.
"Les résultats sont très encourageants, le taux moyen de réussite est de 30 pc" à la faveur notamment du système de contrôle continu qui a permis, en outre, une meilleure maîtrise du phénomène des "étudiants fantômes" , observe M. El Malki dans une déclaration à la MAP.

Dans la seule université Mohammed V-Agdal, le taux d’absentéisme avoisine les 35 pc, s’insurge le président de cette université, le Pr Hafid Boutaleb Joutei.
Ceux qui n’honorent pas leur contrat devraient être épinglés par l’université pour "gaspillage" car leur seule motivation est de "pouvoir bénéficier d’une bourse d’études", estime-t-il. Pour lui, "cela fausse tous les calculs et prive les 65 pc qui suivent réellement les cours de conditions d’études plus avantageuses".

A l’avenir, un contrôle plus sévère devrait être pratiqué pour épargner à l’Etat le versement de sommes considérables sous forme de bourses dont l’université pourrait faire meilleur usage, affirme-t-il tout en se félicitant que ce premier constat ait été rendu possible grâce à l’informatisation de tous les systèmes de gestion académique des études.

Il annonce, par ailleurs, que plusieurs projets sont en cours, notamment la mise à niveau de l’université en rendant les bâtiments intelligents par l’introduction de l’Internet, précisant que des pourparlers sont en cours avec un grand opérateur national de télécommunications pour la connexion des bâtiments entre eux.
En somme, une réforme "bienvenue" bien que "perfectible" mais que d’aucuns estiment tardive préférant afficher un "wait and see" dubitatif.
De là à s’interroger sur l’utilité d’une telle réforme aujourd’hui, il n’y a qu’un pas que le Pr Driss Benali n’hésite pas à franchir.

L’université avait besoin d’une réforme, mais celle-ci arrive trop tard, estime le Pr Benali qui dirige un centre de recherche au sein de la faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Rabat, et pour qui l’institution universitaire est "totalement inadaptée" et est devenue une machine à "fabriquer des chômeurs" du fait qu’elle n’a pas su entreprendre les mutations nécessaires.

Pour Khaled B., étudiant en 4-ème année "Management" et représentant des étudiants au Conseil de la faculté – une avancée à l’actif de cette réforme-, ce nouveau système est "abstrait", les étudiants l’ayant subi sans en avoir été informés à l’avance. De fait, confie-t-il à la MAP, l’instauration des deux semestres, à l’image du système anglo-saxon, est en soi un changement positif, mais il reste beaucoup à faire.

Comment assurer des contrôles continus à 300 ou 400 étudiants en même temps ? s’interroge-t-il.
La question de la sélection est un autre sujet qui se pose avec acuité au sein de l’université. Il mérite, selon différents intervenants, un véritable débat.
On ne fait pas une réforme en ramenant un amphithéâtre de quelque 1.000 étudiants à 300 ou 400, estime le Pr Benali. L’université, comme partout dans le monde, n’est pas obligatoire comme c’est le cas pour l’enseignement fondamental, fait-il remarquer soulignant que démocratisation ne signifie pas "médiocratisation".
"Ce n’est pas l’afflux des «médiocres» qui va rendre son âge d’or à l’université ", affirme-t-il en s’élevant contre cette "illusion de formation" et le report de l’échéance par la recherche d’une certaine "paix sociale".

L’université doit, selon lui, former l’élite devant créer la valeur ajoutée pour la collectivité qui se doit, en échange, de "financer" les éléments méritants. Il cite à titre d’exemple la faculté de médecine et certaines grandes écoles qui sont le fleuron de l’enseignement national.
Un avis partagé par le Pr Abdelmounim Dilami, enseignant à la faculté de Droit Agdal, pour qui la sélection doit se faire à l’entrée au risque de voir le taux d’échec et, par conséquent, celui de la déperdition, plus importants.
M. El Malki évoque, dans le même sillage, le problème des effectifs, notamment à la faculté de Droit et d’Economie qui abrite 45 pc des étudiants de l’ensemble de l’université marocaine, ce qui pose, selon lui, le problème des structures d’accueil et de l’encadrement humain.

Autre problème en rapport avec les effectifs estudiantins: les cités. Le ministre fait état à cet égard d’un prochain programme national en vue de la restauration des anciennes cités universitaires et de la construction de nouvelles avec le concours de la Caisse de Dépôts et de gestion (CDG) et des opérateurs privés.
Par ailleurs et afin de rendre leur fonctionnement conforme aux exigences de la nouvelle réforme pédagogique, les cités resteront ouvertes toute l’année pour être en phase avec le système des contrôles continus.

Avant fin octobre, assure M. El Malki, l’université se verra d’ailleurs dotée d’une nouvelle institution, l’Office national des oeuvres universitaires sociales et culturelles (ONUSC), un établissement public doté de tous les moyens pour jouer pleinement le rôle qui lui sera dévolu, à savoir l’amélioration des conditions de vie des étudiants L’étudiant devient à la faveur de la réforme, l’objet de toutes les attentions.

Un sondage effectué auprès des étudiants de l’université Mohammed V-Agdal, un semestre après l’entrée en vigueur de la réforme, montre qu’ils sont très favorables à celle-ci. Ce sondage, accessible sur le site web de l’université (www.um5a.ac.ma), deviendra régulier car les étudiants sont les "premiers concernés et leurs avis nous intéressent", indique le président de l’université Mohammed V déplorant que ces avis aient été occultés jusqu’à présent.
Le Pr Dilami notera, pour sa part, une plus grande autonomie chez l’étudiant qui choisit lui-même les unités de valeur. En fait, affirme-t-il, "c’est lui qui gère sa carrière universitaire jusqu’à son terme".

Quant au contenu des cours dispensés, les différentes universités ont acquis, là aussi, une très grande autonomie à créer des modules, des formations spécifiques en fonction des besoins et des intérêts de la région où elles se trouvent.
Cependant, un autre handicap sur lequel de nombreux intervenants semblent s’accorder est la maîtrise de la langue.

Quand l’étudiant ne maîtrise pas la langue dans laquelle le cours est dispensé, il reçoit un message biaisé. Aujourd’hui, note cette enseignante à la faculté des sciences, l’on passe plus de temps à faire un cours.

Pour Driss Benali, c’est la conséquence de l’arabisation à outrance. L’université hérite d’un enseignement primaire et secondaire de très mauvaise qualité. Il n’y a pas de réelle formation, regrette-t-il, tançant les méthodes qui s’appuient sur la mémoire au détriment de la réflexion, et certaines matières enseignées qui n’ont pas lieu d’être, d’où, selon lui, "certains dysfonctionnements que l’on connaît".

Dans la nouvelle réforme, des efforts sont déployés pour l’enseignement des langues, par l’introduction de nouvelles disciplines tels les cours dédiés à la communication. Il suffit, selon les intervenants, de motiver la base.
La motivation, les responsables au sein de l’université en font leur affaire et souhaitent faire de l’université un lieu convivial en défendant notamment le développement d’un système associatif qu’ils voudraient voir fleurir, bien sûr dans le respect de la liberté de chacun.

Bouchra Benyoussef

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