Juma Shabani : “La qualité de l’enseignement supérieur est tributaire de celle de la formation de base”

M. Juma Shabani, le représentant multipays de l’Unesco et auprès de la commission de l’Uemoa, situe les enjeux de l’atelier qui s’est tenu à Abidjan du 10 au 14 septembre dernier.

Cette conférence visait à accélérer la qualité de l’enseignement supérieur en Afrique. En la matière, quels sont les critères d’appréciation de la qualité ?

La qualité de l’enseignement supérieur est un concept multidimensionnel qui inclut la qualité des étudiants qui arrivent du secondaire, de ceux qui sont dans le système, des enseignants, des laboratoires et d’autres infrastructures qui sont utilisées pour l’enseignement et l’apprentissage. Il faut évaluer la qualité de tous ces paramètres de façon intégrée, parce qu’il y a des interactions entre eux. Comme vous le savez, aujourd’hui, les différentes universités francophones s’engagent dans une réforme de l’enseignement supérieur connue sous le nom de Licence, master, doctorat (Lmd), dont l’objectif principal est de promouvoir la mobilité académique des étudiants et des enseignants, non seulement au plan national et régional, mais aussi au niveau international. Evidemment, pour que les diplômes délivrés dans les universités de cet espace Uemoa ou dans l’espace francophone soient reconnus à l’étranger, il faut que l’enseignement et l’apprentissage se soient déroulés dans un environnement qui répond à des normes minimales de qualité. Le concept de qualité devient extrêmement important et il est nécessaire de l’appréhender, de comprendre toutes ses dimensions et de prendre les dispositions pour que cette qualité soit mise en place dans les universités et qu’elle soit maintenue dans le temps.

C’est une préoccupation qui date d’une dizaine d’années déjà. Qu’est-ce qui l’a motivée ?

Au moment des indépendances où les Etats avaient les moyens nécessaires pour créer des universités de qualité, qui avaient des relations privilégiées avec les universités européennes, la question de la qualité ne se posait pas, parce que les enfants qui venaient du secondaire avaient reçu une formation de qualité, les enseignants étaient en nombre suffisant, ils avaient tous été formés dans des universités de renommée internationale. Mais avec l’évolution des politiques, avec l’ajustement structurel, la qualité de l’éducation, surtout de l’enseignement supérieur, s’est fortement détériorée. C’est donc une question qui remonte aux années 1980. Chaque pays essaie de revisiter les dispositions de qualité pour les améliorer et essayer de les porter aux niveaux reconnus sur le plan international.

Cette démarche est-elle partagée par l’ensemble des pays africains ?

Quand nous avons lancé ces conférences en 2006, il y avait seulement neuf pays en Afrique subsaharienne qui avaient des mécanismes crédibles en matière d’assurance qualité. Aujourd’hui, il y a au moins 22 pays qui ont mis en place ces mécanismes, et nous espérons que d’ici quelques années, tous les pays l’auront fait. Nous allons voir, alors, les différentes interactions et remonter cela au niveau continental pour qu’il y ait un mécanisme de promotion de la mobilité académique au niveau de toute l’Afrique.

Six ans donc que ce mécanisme est en marche. Quels sont les résultats enregistrés à ce jour ?

Il y a des résultats déjà par rapport au nombre de mécanismes qui existent aujourd’hui. Quand nous avons commencé, il y avait moins de 10 pays qui disposaient de ce mécanisme. Aujourd’hui, nous sommes à 21 pays. Nous espérons atteindre 32 pays en 2015. Et en 2050, tous les pays auront ce mécanisme en place. Nous y travaillons au niveau sous-régional. Dans l’espace francophone, il faut saluer déjà l’existence du Cames. C’est au niveau des autres communautés économiques régionales qu’il va falloir concentrer nos efforts.

Autre résultat que nous avons obtenu, c’est la formation des experts dans ce domaine d’assurance qualité. Depuis 2006, nous avons formé plus de 700 personnes avec une expertise avérée. Nous utilisons ces experts pour former d’autres et nous espérons que d’ici deux à trois ans, nous aurons une masse critique d’experts dans chaque pays et ce sont ces experts qui vont aider à créer les mécanismes qu’il faut pour assurer la qualité dans l’enseignement supérieur.

Quels étaient les objectifs assignés à l’atelier d’Abidjan organisé quelques mois après celui de Bamako ?

Cet atelier a porté sur la création des cadres référentiels qui peuvent permettre de mesurer les compétences acquises en dehors du système informel. Aujourd’hui, les objectifs majeurs de chaque pays, sont la réduction de la pauvreté et la croissance. Cela ne peut être fait sans une contribution efficace de l’enseignement supérieur. La mission des services des universités n’est pas toujours réalisée efficacement, et aujourd’hui, il est admis au niveau régional africain que ces services doivent se consacrer sur au moins deux domaines. Le premier, c’est la formation des enseignants d’autres niveaux pour que les enfants arrivent à l’université avec un minimum de qualités. L’autre domaine, c’est la contribution aux efforts nationaux de réduction de la pauvreté et de développement, et cela ne peut se faire sans la création d’emplois pour les jeunes. La création d’emplois est au cœur de toutes les politiques des pays développés et en développement. Et cela va se faire à travers deux stratégies.

Lesquelles ?

Il y a d’abord les enfants qui ne vont pas à l’école. Il faut leur donner la possibilité d’acquérir des compétences professionnelles qui vont leur permettre de se prendre en charge. Après, évidemment, il faudra mettre en place des mécanismes pour les accompagner. Il faut voir ensuite comment intégrer ces enfants dans les structures formelles de l’emploi, dans la Fonction publique ou dans le secteur privé. Comme ils auront fait ces formations en dehors du système formel que nous connaissons, il faudra trouver les mécanismes qui permettront de valider les connaissances acquises afin qu’elles servent de mesure pour leur insertion dans la Fonction publique ou le secteur privé. Nous avons formé plus de 700 personnes sur ces questions, au niveau de l’enseignement supérieur. Nous allons voir comment ces personnes peuvent aussi aider à établir des mécanismes à d’autres niveaux, au niveau de l’éducation formelle et non formelle.

Dans la pratique comment se décline votre stratégie ?

La stratégie que nous utilisons est d’essayer de faire à travers un certain partage des pratiques. Nous avons donc reçu à Abidjan des participants venus des Etats-Unis, de la Finlande, du Canada, des pays africains anglophones et francophones, pour voir ce qui a été fait dans certains pays et comment nous pouvons adapter les modèles développés dans ceux qui n’en ont pas, afin qu’on ne perde pas de temps, qu’on ne fasse pas d’erreur. Ce mécanisme est important, sinon il sera très difficile d’intégrer les enfants formés à travers l’éducation non formelle dans les structures de la Fonction publique, par exemple, où le point de départ ce sont les diplômes, les certificats qui ont été obtenus dans les écoles, dans le système formel.

La qualité dans le Supérieur est subordonnée à celle de la pépinière qui se trouve dans le primaire et le secondaire. Comptez-vous mener des actions à ces deux niveaux ?

Absolument ! C’est pour cela que maintenant, il est admis que l’enseignement supérieur doit s’occuper aussi de la formation des enseignants du primaire et du secondaire pour s’assurer que ceux qui arrivent à l’université ont au moins le niveau requis pour y suivre des cours. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de compétitivité au niveau international. Un enfant qui arrive à l’université avec des lacunes sera très difficile à hisser à un niveau où il pourra aller en Amérique ou ailleurs et où son diplôme sera automatiquement reconnu.

Dans cette perspective, il est question, depuis 2006, de créer une université panafricaine. Où en est-on ?

La réforme LMD, vous savez, correspond au premier niveau à la Licence. Il s’agit là des cours généraux. Mais quand on arrive au niveau M et D, c’est surtout la recherche qui joue un rôle. Aujourd’hui, en Afrique subsaharienne, il y a quatre pays (l’Afrique du sud, le Nigeria, le Kenya et la Tanzanie) qui fournissent 70% de toute la production scientifique du continent. Si on veut faire des diplômes de bon niveau en Master et en Doctorat, il faut absolument investir dans la recherche.

Nos différents pays, pris individuellement, n’ont pas l’ensemble des expertises ou des laboratoires nécessaires pour faire des écoles doctorales. L’idée de l’université panafricaine, c’est de mutualiser les infrastructures et les compétences en recherche et mettre ces universités en réseau. Pour le moment, l’université panafricaine est composée de cinq campus, à raison d’un dans chacune des cinq régions de l’Union africaine. Chaque campus sera relié par réseau à au moins une dizaine d’autres campus. Et donc, les étudiants pourront bénéficier de l’encadrement de l’ensemble des chercheurs qui sont disponibles dans l’ensemble des campus.

Cela aussi ne nécessite-t-il pas des mécanismes de qualité ?

Bien sûr ! Et il faut les mettre en place au niveau sous-régional d’abord, et un peu plus tard, au niveau régional africain. Pour qu’un étudiant qui a fait une licence à Abidjan soit admis dans un programme de Master en Afrique du Sud, il y a des critères qui vont être appliqués. Donc, il faut qu’on s’assure que même au niveau de la licence, les étudiants ont reçu une formation de qualité qui leur permette d’aller dans les cinq campus de l’université panafricaine.

Comment sont répartis ces cinq campus ?

Il y en a un en Algérie spécialisé dans les questions de l’eau, un autre à Ibadan, au Nigeria, qui a pour centre d’intérêt les Sciences de la vie (la géologie, l’environnement…). Le troisième est au Cameroun, à l’université de Yaoundé 2. Il est spécialisé dans les sciences sociales. Le quatrième, au Kenya, s’occupent des sciences fondamentales et l’ingénierie. Le cinquième va être créé en Afrique australe sur les questions des sciences de l’espace.

Comment ont-ils été sélectionnés ?

Ces campus ont été sélectionnés sur une base compétitive. Les différentes universités ont soumis leurs candidatures qui ont été analysées par des experts de haut niveau, puis sélectionnées et soumis, à travers les mécanismes de l’Union africaine, jusqu’au niveau des chefs d’Etat qui ont approuvé ces propositions.

Interview réalisée par

Elvis KODJO
http://www.fratmat.info/
23/09/12

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