EMPLOI – Kerawa.com, une start-up africaine qui promet

Nino Njopkou a crée Kerawa.com en 2008. Fort de nouveaux moyens, il a l’ambition de faire de son site le champion africain des petites annonces.

S’inspirer de ce qui marche en Europe pour construire son propre succès en Afrique. C’est l’ambition de Nino Njopkou, 34 ans, fondateur et PDG de la start-up Kerawa.com, spécialisée dans les petites annonces en ligne destinées à l’Afrique. Le Franco-Camerounais, qui n’en est pas à sa première expérience entrepreunariale, vient de récolter 200 000 dollars, soit quelque 130 millions de francs CFA, auprès de deux anciens fondateurs du site français Seloger.com, plus grand site d’annonces immobilières en France, mais aussi auprès de Gilles Blanchard, PDG de Zameen, un des top sites d’annonces au Pakistan. Objectif : se déployer dans toute l’Afrique francophone en commençant par le Cameroun, la Côte d’ivoire et la République démocratique du Congo (RDC). Peu friand d’interviews, Nino Njokpou dévoile au Point Afrique ses ambitions pour le site Kerawa.com, le modèle économique sur lequel il compte s’appuyer, et naturellement sa perception de l’état de la concurrence qui règne sur le marché.

 

Le Point Afrique : Comment a démarré Kerawa.com ?

Nino Njopkou : J’ai eu plusieurs expériences entrepreunariales avant Kerawa.com. J’ai créé ma première entreprise en 2004, une plateforme de blog, pour les journalistes africains, bon, ça n’a pas bien marché parce que la connectivité à l’époque n’était pas au point, c’était assez nouveau. Donc après ça, j’ai lancé en 2006 une plateforme d’envoi de sms sur Internet, parce que moi-même j’envoyais beaucoup de sms à ma famille au Cameroun, ce service utilisait le paypal, mais il a fallu faire face à de trop nombreuses fraudes, donc j’ai lancé tomber, parce que je devais finalement rembourser les pertes sur mes propres deniers. C’est en travaillant avec un ami au Cameroun qui était encore étudiant, sur cette plateforme d’envoi de sms, que l’idée de Kerawa.com a fait son chemin. Cet ami devait souvent faire des allers-retours de Yaoundé à Douala, mais il ne connaissait personne donc il m’a demandé si je connaissais un agent immobilier à Douala, je lui ai répondu que non, surtout depuis Paris, et donc on s’est dit qu’il ne devait pas être le seul dans ce cas, et concrètement on s’est interrogé sur comment font tous ces gens et on a regardé comment ça se passait dans les autres pays, moi en France. Et on a découvert le système des petites annonces et là on s’est dit qu’on pouvait peut-être faire quelque chose pour aider beaucoup de monde, surtout dans la zone urbaine, les gens viennent de la zone rurale, ne connaissent personne et ne savent pas forcément comment se débrouiller pour louer un petit studio, acheter une moto, acheter du matériel informatique pas cher, donc on a lancé le service et commencé rapidement, donc depuis ce temps, je me suis consacré au site, tout en poursuivant mon travail de consultant dans l’organisation et le management.

Pourquoi avoir choisi comme nom du site “Kerawa” ?

Le nom Kerawa, c’est très simple, les noms de domaine avec “.com” il n’y en avait plus beaucoup concrètement et je voulais donner une connotation camerounaise à l’affaire, il y avait plusieurs façons de procéder : soit traduire une phrase d’une langue africaine, mais il fallait lui donner un sens compréhensible pour tous, soit donner le nom d’un fleuve, d’une ville, d’une montagne, et je me suis baladé à l’époque sur Google Maps, et je suis arrivé dans un village du nord du Cameroun qui s’appelle Kerawa et j’ai aimé ce nom, et je l’ai pris pour mon site et non je ne suis pas originaire de ce village !

On surnomme votre site “Le Bon Coin” africain. Est-ce justifié ?

On appelle Kerawa.com “Le Bon Coin” africain parce qu’on est en France. “Le Bon Coin” est l’un des sites de petites annonces les plus connus des Français. Je ne sais pas comment fonctionne la machine de l’intérieur, mais de l’extérieur, oui, on peut dire que nous avons le même principe. C’est vrai que pour le visiteur lambda, la petite PME, … oui, Kerawa est parti pour être “Le Bon Coin” africain.

Quels types d’annonces trouve-t-on sur Kerawa.com ?

Au début, quand on a lancé le site, nous avons récupéré quelques annonces sur les réseaux sociaux. Nous avons choisi celles qui n’étaient pas très mises en avant et pas très visibles. Nous avons commencé par en collecter par mail. Nous avons ainsi été contactés par beaucoup de professionnels et de petites entreprises. Le premier secteur qu’on a privilégié, c’est l’emploi, parce qu’aujourd’hui, c’est un vrai besoin pour l’Afrique. Ce sont d’ailleurs les annonces qui fonctionnent le mieux sur le site et qui le font mieux connaître. Il faut savoir qu’en tant qu’artisan, très petite entreprise (TPE) ou commerçant, passer par les cabinets de recrutement est très compliqué. C’est cela qui fait qu’aujourd’hui en France, “Le Bon Coin” est le plus grand site d’annonces d’offres d’emploi par exemple. Et c’est ce qui se passe dans de nombreux pays. Les choses se passent comme si les cabinets de recrutement étaient réservés aux cadres et hauts responsables. Pour la grande masse des travailleurs tels que les livreurs, les boulangers, les ouvriers…, le CV ou la lettre de motivation n’est pas toujours nécessaires. Aussi passent-ils directement par les sites de petites annonces. Voilà pourquoi nous avons fait un focus sur ce secteur de l’emploi. Il faut bien avoir en tête que c’est après avoir trouvé un emploi qu’on cherche un logement, ensuite les moyens de la mobilité, enfin les loisirs.

Comment avez-vous été accuelli au Cameroun ? Le marché a-t-il bien réagi par rapport à votre offre ?

Au début de l’aventure, il n’y avait pas d’autres sites de petites annonces au Cameroun. En Côte d’Ivoire, quasiment pas aussi. On a observé des balbutiements dans de petits sites qui n’existent plus aujourd’hui. Donc, on est pour le moment la seule marque à s’être implantée dans différents pays. Le public ayant constaté que nous sommes encore là, dix ans après, a emmagasiné de la confiance à notre égard. Malgré nos peu de moyens et le faible taux de pénétration d’Internet, sans compter les difficultés de connexion, nous sommes restés dynamiques.

Pourquoi visez-vous essentiellement les pays francophones d’abord ?

Sur le court et le moyen terme, nous allons essentiellement nous diriger vers l’Afrique francophone. Dans les pays anglophones, les investisseurs sont plus dynamiques et le taux de pénétration d’Internet est meilleur. Les gouvernements s’impliquent beaucoup parfois pour développer les nouvelles technologies et, par aileurs, le secteur des petites annonces dans ces pays est déjà très concurrentiel. Du coup, stratégiquement, l’Afrique francophone apparaît come le dernier bastion où le marché n’est pas encore concurrentiel. Cela représente quand même une quinzaine de pays, quelque 200 millions d’habitants. C’est dire qu’il y a beaucoup à y faire.

Comment expliquez-vous que la croissance du site se soit accélérée cette dernière année ?

Pendant longtemps j’ai financé le site sur mes fonds propres, sur mon temps libre le week-end. J’ai fait un peu de communication et tout cela a contribué à faire vivre, disons survivre le site. À l’époque, je ne me préoccupais pas du chiffre d’affaires parce que j’avais l’intuition qu’il fallait d’abord faire du trafic avant de le monétise. À un moment donné je me suis dit qu’il fallait soit donner un coup de boost en m’y mettant à fond, soit laisser tomber l’idée. J’ai donc commencé par démissionner de mon poste et me suis mis à temps plein sur le site. Parmi les choses que je ne pouvais pas faire avant, il y a la recherche de partenaires. Cela demande beaucoup d’énergie et de patience. Aujourd’hui, le business-model tient compte de cette réalité qui est qu’il n’y a pas d’historique du marché des petites annonces dans les différents pays. C’est pour cela d’ailleurs que nous ne sommes pas une entreprise mais une start-up. La première chose, c’est que nous regardons ce que d’autres font en travaillant un peu par analogie. Nous savons que l’expérience que tout ce qui se passe en Afrique dans les nouvelles technologies n’a jamais été faite sur le modèle occidental – donc l’idée c’est de tester quelques modèles autour de la petite annonce et voir si le marché réagit à d’autres idées ou propositions qu’on aura nous-mêmes développées.

Comment se porte aujourd’hui Kerawa.com ? Qui fréquente le site et pourquoi ?

Nous avons aujourd’hui quelque 170 000 visiteurs par mois. Il y a encore quatre mois, on en était à 90 000. Nous avons donc une bonne croissance et espérons la garer pour atteindre  l’objectif d’un million. Côté profil de visiteurs,nous avons beaucoup de TPE qui utilisent le site pour commercialiser leurs produits parce que la publicité coûte trop chère. Pour ces TPE, il suffit juste de payer la connection internet. La plupart sont issues d’abord du secteur de l’immobilier, de celui de l’emploi et de l’automobile ensuite. Le site accompagne véritablement ces professionnels pour une meilleure distribution de leurs produits auprès de leurs clients.

À quel moment envisagez-vous de commencer à gagner de l’argent ?

Ce n’est pas encore le cas et c’est pour cela que nous avons opéré récemment une levée de fonds. Notre objectif : accroître nos services, faire payer les utilisateurs. Les questions à ce niveau sont les suivantes : qui paie ? Quoi ? Comment ? Combien ? Il s’agit pour nous de trouver le bon business-model. Nous avons quelques pistes mais le choix définitif n’est pas opéré. L’explication vient bien sûr du fait qu’on est dans un secteur où il y a beaucoup d’inconnues. Dans les faits, nous avons déjà plusieurs TPE/PME qui paient pour une meilleure visibilité de leur annonce. C’est déjà une piste et nous allons la développer car nous savons déjà que les TPE/PME sont prêtes à payer du contenu. Quant aux particuliers, même s’ils ne sont pas payeurs comme les TPE, ils sont utilisateurs, ce qui est un plus du point de vue de l’audience.

Cela signifie un besoin accru de sécurité. Comment l’assurez-vous pour Kerawa ?

C’est un énorme défi pour le site. Nous travaillons en suivant deux méthodes : la première est algorithmique. Son intérêt : quand vous recevez un e-mail et que Yahoo ou Google vous dit que c’est un spam, il n’y a personne qui lit l’e-mail pour savoir si c’est effectivement un spam. Nous implémentons cette méthode sur le site pour détecter les annonces qui ne devraient pas être publiées. Cela concerne près de 90 % des e-mails et pour les 10 % restants, on fait appel au public pour nous les signaler et donc on synthétise et ça marche plutôt bien. J’en profite pour insister sur le fait que nous ne sommes pas un site de e-commerce mais de petites annonces, c’est-à-dire que nous mettons en contact des gens pour qu’ils fassent affaire entre eux – donc nous n’intervenons pas dans la transaction, on donne le cadre, c’est tout, on ne prend pas de commission et ce n’est pas notre business.

Kerawa vient de réaliser une levée de fonds de 200 000 dollars. Qui sont vos investisseurs et qu’attendent-ils de vous ?

Les investisseurs sont des anciens de Seloger.com. Ils regardent désormais vers l’Afrique et ont l’avantage d’avoir beaucoup de recul sur ce secteur des petites annonces qui se généralise. Ils attendent de moi que j’exécute le plan d’affaires. Celui-ci comprend globalement l’accroissement du trafic, le déploiement de nos offres commerciales, l’exploitation du partenariat avec Orange. À moyen terme, nous visons le Cameroun, la Côte d’ivoire et le Congo Kinshasa.

Comment voyez-vous la présence de potentiels concurrents comme Africa Internet Group (Lamudi, Kamyu, carmudi, etc.) qui se déploie sur le continent africain et qui dispose de moyens importants ?

Franchement, je l’envisage plutôt bien parce que quand un grand groupe se lance dans un marché, cela valide l’intérêt de ce marché. Nous ne nous sommes pas positionnés sur ce marché à tort, et le fait qu’ils viennent avec de gros moyens prouve encore qu’il y a un ROI possible. Le marché tel qu’il est aujourd’hui est appelé à grossir. Dans cinq ans, il ne sera déjà plus le même. Au demeurant, il vaut mieux ne pas être seul sur un marché, car il est difficile d’être créatif quand on n’a pas de concurrents.

Où en êtes-vous de votre partenariat avec l’opérateur Orange ?

Un partenariat a été signé avec Orange, et est en cours de déclinaison dans certains filiales africaines. Nous allons commencer le déploiement du partenariat par le Cameroun. Et il est très important pour nous d’avoir le soutien d’un opérateur comme Orange.

Source: http://afrique.lepoint.fr/

21/05/15

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